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COLLOQUES


LIVRE ET ROMAN AUX XXe et XXIe SIÈCLES
Avant-Propos

Sandra Cheilan et Elise Duclos


L'idée de ce colloque est née du croisement de lectures sur le motif du livre sacré, du livre fondateur. La matrice de notre réflexion repose sur La préparation au roman de Roland Barthes. Celui-ci interroge « les grandes fonctions mythiques de l'œuvre en tant que volume »i : il distingue « L'Ur-livre, désigné aussi comme l'Arché-Livre ou le Livre-Origine, pour une religion, et partant pour une civilisation »ii ; Le « Livre-Guide », et le « Livre-clef »iii. À partir de cette typologie mythique et fantasmatique, il s’agissait de s'interroger sur la permanence et la fonctionnalité de ces grandes fonctions dans notre modernité désenchantée. Ces grandes fonctions continuent-elles d'animer le roman contemporain ? Cet imaginaire du Livre se constitue-t-il toujours en horizon de la pratique littéraire ? Quel genre de dialogue la pratique romanesque et le fantasme du Livre nouent-ils entre eux ?

Deuxième lecture décisive que celle de Gérard Haddad qui propose l'idée très stimulante d'une psychanalyse du Livreiv. Le grand Livre pour un groupe – on retrouve là précisément les grandes fonctions mythiques identifiées par Roland Barthes – se donne comme une instance de l'inconscient. Si l'on suit cette lecture psychanalytique, qui ancre le motif du Livre du côté d'un invariant anthropologique et d'une constante métahistorique, alors il ne sera pas tellement étonnant d'en retrouver des avatars, parfois dégradés, dans notre modernité romanesque, qui, malgré son expérience du néant et du nihilisme, n'en continuera pas moins d'être tourmentée par cette lancinante nostalgie du Livre, s'écrivît-t-elle sur un mode ludique et distancié. Il faudrait alors se poser la question de ce motif comme topos culturel, comme lieu commun de la modernité, tant le motif du livre disparu et du livre profane sacralisé s'impose avec une fréquence très importante dans la production romanesque contemporaine. Les romans dégradent-ils cette fonction anthropologique abritée par le Livre pour signaler la permanence d'un douloureux besoin ?

Difficile enfin d'interroger le motif culturel et littéraire du Livre sans évoquer les trois Livres des trois monothéismes : Torah, Bible, Coran. Mais notre perspective n'a pas été d'analyser la présence textuelle de ces trois Livres dans le roman des XXe et XXIe siècles, mais de voir en quoi l'imaginaire du livre préside peut-être à la conception du roman, détermine sa genèse, et informe son état. Ce qui nous intéresse ici est l'imagination littéraire du Livre, sa fonction textuelle et symbolique dans l'économie narrative, ainsi que le mode de constitution par l'imagination romanesque d'un fantasme, peut-être proprement littéraire, du Livre. Barthes en propose une rapide typologie. Les contributions de ce colloque en font ressortir d'autres aspects.

Le livre nom du père

Il nous paraissait intéressant d'ouvrir ce colloque par le discours de l'analyste, fût-ce pour ensuite le contester. Gérard Haddad propose de faire du livre un « concept important de la psychanalyse », c'est-à-dire « une des instances de l'inconscient ». À travers une série d'exemples anthropologiques, et sur la base du mythe freudien du repas totémique censé célébrer le meurtre du père et renforcer les liens qui unissent les membres de la communauté, il repère la fonction symbolique du repas : il s'agit de manger du signifiant, de manger du livre. Manger le livre, c'est manger la Loi du groupe, autrement dit incorporer et faire sien le nom-du-père. Cette fonction s'institue dans tous les groupes humains et se renouvelle notamment sous la forme de la littérature. Cette proposition anthropologique et psychanalytique de la place du Livre dans la constitution de notre rapport symbolique au réel, à soi et à l’autre, gagne à être transposée sur le plan littéraire, notamment dans le rapport du roman à l’Autorité qu’elle soit littéraire, religieuse, politique ou familiale. Ainsi Lorine Bost importe-t-elle la problématique du « père, du livre et de la loi » dans le champ romanesque. Elle analyse dans trois romans contemporains la transposition du mythe de Cronos ainsi que le renouvellement du « repas totémique qui signe la fin du père dévorant tout puissant ». « La quête du nom qui n’a pas été transmis par le père ou qui a été transmis par un père qui ne figure pas la Loi, affecte la structure du roman ou affecte le langage lui-même », écrit-elle. Si les jeunes personnages de ces romans se sont construits sur la vacance du signifiant paternel, ou s'ils ont été victimes d'ogres et de pères tout puissants qui les a privés de parole, il faudra faire cesser la malédiction de la dévoration et retrouver la possibilité d'articuler une parole jusque-là confisquée. Dans cette convalescence symbolique, le livre et la littérature viennent jouer le rôle de restaurateur du corps morcelé et d'une parole qui vient occuper « la place vacante laissée par le nom du père qui avait fait défaut au personnage ». Les héros solitaires, en attente, ou orphelins réactualisent des figures de l’enfant trouvé, abandonné ou bâtard, propres au conte. On voit donc bien l'enjeu décisif de ce motif dans la construction du sujet et l'intérêt qu'il pourrait revêtir pour la littérature de jeunesse. C'est ce que nous montre Laurent Bazin en étudiant le motif du livre fondateur dans le roman pour la jeunesse. Il propose de « dresser la cartographie d'un motif aussi obsessionnel », véritable « schème structurant de la pensée dans la littérature de jeunesse ». En tissant les trois modalités de ce motif, le « Livre-Origine », le « Livre-Loi » et le « Livre-miroir », il montre que l'acte de lecture, non content d'être au cœur de l'histoire, est le lieu d'une « réflexion sur les pouvoirs de la fiction » qui remet en cause le « modèle ancestral de l'héritage » par « le paradigme de la réception ». Il s'agit, pour ces personnages d'adolescents, de s'affranchir d'un rapport de dépendance au Livre, au Nom-du-père, pour produire un rapport de « co-construction » et ainsi de déplacer l'enjeu du livre de la « communauté d'appartenance » à une « communauté de l'interprétation ». Le Livre manifeste dans la littérature romanesque son ambivalence : il représente à la fois une Autorité mortifère et écrasante dont le sujet doit s'émanciper sous peine de mort, mais aussi ce qu'il doit s'approprier et littéralement s'incorporer pour advenir comme individu autonome et trouver sa place dans le groupe.

Cette relation à l’Autorité prend un sens métapoétique lorsque le Livre est compris comme patrimoine littéraire, comme « bibliothèque », et pose alors la vaste question de l’intertextualité, de la réécriture, et du rôle du patrimoine littéraire dans l’univers romanesque moderne. Le livre, forme matérielle et incarnée du patrimoine littéraire, occupe alors la place du Père, voire de Dieu-le-Père. D’où : les questions de la filiation, de l’héritage. Il s’agit pour le romancier de se situer par rapport à l’héritage, qu’il s’agisse d’un geste de sacralisation ou de subversion, de perpétuation ou de démystification, voire de souillure du modèle, du Grand Livre.

Fantasmes formels et génétiques

Bien que décisive, cette fonction symbolique du Livre dans l'inconscient et l'enjeu qu'il représente dans la subjectivation de l'individu ne nous renseignent pas sur les fantasmes formels de l'œuvre. Dans l'élaboration littéraire, le Livre se donne a priori comme modèle organiciste et archéologique, « origine et horizon » du projet romanesque ; l'architecture du Livre concourt à la production du roman réel. Par son ampleur, sa variété stylistique et générique, et par son ambition encyclopédique et étiologique d’embrasser le monde, le Livre est le lieu de la synthèse ou de la somme, le lieu de la cohérence et donc du sens. C'est bien là l'ambition du premier projet romanesque gidien, tel que nous l'expose Thomas Conrad dans son article. Il pose la question du Livre en étudiant le « cas Giono » et son cycle du Hussard, malgré le geste barthésien qui « ferme la question du Livre-somme après Flaubert ». Si « l'ambition épique du Livre-Somme » y est bien en « crise », « pour autant, il ne se résorbe pas en une illusion ». L'auteur propose de parcourir les mutations du Livre dans le programme romanesque gionien, du projet du « décalogue » où le Livre est pensé comme architecture, à un projet d'écriture romanesque centré sur la parole et non sur la structure. À l'épreuve du roman, le Livre-somme se résout en « une prolifération de connexions entre les romans » où « le jeu entre réalité et fiction remplace l'alternance entre passé et présent ». Le livre comme « architecture globale » ne détermine plus le projet romanesque. Si la forme du Livre ne structure pas l'œuvre littéraire, en revanche il est toujours aussi déterminant dans le fantasme narratif de la diégèse et dans la façon dont l'œuvre se représente pour elle-même sa propre genèse. Ainsi Sandra Cheilan se concentre-t-elle sur la place du Livre-origine chez Proust et Pessoa. Ce motif sert à « repenser le rapport du roman au modèle du Livre ». Celui-ci n'est pas seulement l'objet d'un mouvement d'intimisation, il configure également le fantasme à la fois génésiaque, structurel et dynamique de l'œuvre. « Loin de se réduire à une fonction traditionnelle métapoétique, la figure du Livre apparaît comme un objet privilégié de l'espace mental des personnages-narrateurs qui investissent l'objet-livre de leurs rêveries et le figent dans une mythologie personnelle. Le livre devient alors le lieu primitif de déploiement d'un espace à la fois intimiste et romanesque ». Ce fantasme originel et matriciel du Livre se retrouve dans la « fabrique » des œuvres auto-illustrées de Josef Váchal, Alfred Kubin et Bruno Schulz. Hélène Martinelli étudie le la question de la matérialité du livre dans son rapport à l’illustration, et la manière dont le livre illustré se construit contre l’idéal du Livre. Ces récits ne cessent de se confronter à cet idéal du Livre et de l’œuvre d’art totale, cette quête étant bien souvent non seulement un modèle externe mais aussi un des objets du récit, voire, dans la cas de Schulz, ce à quoi aspire toute forme. Ces artistes du livre procèdent à la fois à une sacralisation de leurs œuvres par la référence à cet archétype et à une démytification du livre qui se voit réduit à une piètre image de la totalité : celle de la collection, de l’illustré populaire, donnant lieu pour ainsi dire à une bible de pacotille, massivement matérielle et artisanale. Cette réification du livre sacré qu’initient ces trois auteurs d’Europe centrale se trouve d’ailleurs généralisée dans l’imaginaire postmoderne, où l’idéal du livre-somme, du livre-fondation et fondement, s’inscrit au cœur d’un monde hostile au Livre : le Livre apparaît alors sous le signe de la carence, du fragment, du déchet, voire de l’organe. C’est donc sous le double signe de la constitution, et du manque, du besoin parfois pathologique et du rejet que le roman moderne construit autour du Livre un imaginaire ambivalent.

Représentations thématiques, dynamique diégétique

Ce « reste » du Livre a des effets diégétiques dans l’économie narrative et romanesque des textes modernes. Le roman moderne lui accorde une place centrale, soit qu’il s’agisse de rivaliser avec la structure du Livre, soit qu’il s’agisse de l’intégrer, de l’incorporer, de l’apprivoiser dans la forme romanesque. D’abord objet mystérieux et désirable, le Livre enclenche la dynamique narrative voire téléologique du roman, celle de la quête, mais aussi celle de la destinée, voire de la fatalité. Cette intégration du livre au cœur des stratégies poético-romanesques installe deux régimes de représentation du Livre. Le régime sérieux d'abord qui se donne à lire dans une nostalgie romantique du livre sacré et perdu. Dans les communications d'Elisabetta Abignente et de Charline Pluvinet, le Livre se signale par son absence et par sa disparition. Pour Charline Pluvinet, si le motif du livre permet de « guetter les processus de la création littéraire », il est surtout « le reflet de la littérature imprégnée de négativité ». Elle étudie, dans Beatus Ille de Molina, The Messiah of Stockholm de Ozick et Die letzte Welt de Ransmyar, la « mise en récit de l'attraction du Livre-Origine malgré la crise du roman ». Pour les héros de ces romans, « qui peinent à trouver un sens à leur existence », la recherche obsessionnelle du livre impossible et la vénération éperdue pour un auteur les conduit à la découverte de la supercherie du Livre. Ainsi, « le roman naît proprement des cendres du Livre ». Mais ce roman n'est pas un nouveau Phénix : « le roman possible se définit autour de l'échec d'un idéal littéraire qui était coupé du réel ». Dans « Manuscrits prophétiques et pages disparues », Elisabetta Abignente se penche sur la place de l'imaginaire du livre dans Cent ans de solitude de Gabriel Garcia Marquez ainsi que dans Si par une nuit d'hiver un voyageur d'Italo Calvino. Elle repère la permanence d'un fantasme du Livre, qui en fait un objet inaccessible et mystérieux, dont l'aura se conserve dans la société de consommation, en dépit de la « profanation » dont il fait l'objet : « la sérialité (...) a privé le livre de l'unicité et de la rareté ». Ainsi, la nostalgie du Livre sacré ne s'éteint pas ; il reste, « dans une époque de crise et de décadence, la vérité ultime, sacrée et prophétique, à laquelle s'accrocher dans la quête du sens ».

Cette présence obsessionnelle du Livre peut recréer une sacralité au sein d’un texte profane. À la fois objet de marchandisation, et objet de fétichisme, le livre devient objet sacré au cœur d’un contexte sécularisé et industrialisé. Ainsi Marion Le Corre-Carrasco met-elle en lumière la place centrale du Livre dans la crise identitaire que traverse l'Espagne au début du XXe siècle à travers les romans Amour et pédagogie de Miguel de Unamuno (1902), Chemin de perfection de Pío Baroja et Fleur de sainteté de Ramón del Valle-Inclán (1905). La conscience espagnole paraît prise dans les contradictions entre l'impératif moderniste laïc et positiviste de la « raison athée » et la permanence du besoin romantique de sacré : « Le Livre se révèle dans l’imaginaire romanesque non plus tant comme source référentielle d’inspiration (récit), mais plutôt comme rayonnement sous-jacent (révélation) voire comme dynamique transgressive (renversement). Le Livre peut ainsi constituer la toile de fond d’une épiphanie méta-artistique, dans laquelle le romancier s’affirme comme capax Dei ».

Loin de cette nostalgie du livre perdu, on trouve dans le roman postmoderne un rapport plus ironique voire parodique au livre sacré. Thomas Barège présente, dans Rex de José Manuel Prieto, les extravagantes tribulations de la Recherche lue par « cubain russisant », précepteur imposteur qui règle sa vie et son enseignement sur le livre proustien, pourtant jamais nommé. Son obsession « monobiblique » transforme le livre proustien en « livre sacré chrétien », objet d'une véritable idolâtrie. Les mécanismes de lecture, de croyance, et surtout la fureur des commentaires, anciennement des exégèses, rejouent le rapport traditionnel et médiéval à la Bible. Ce double mouvement de sacralisation du profane et de littérarisation et laïcisation du texte sacré contribue à mettre à distance le Livre. Elise Duclos étudie ce rapport ironique au Livre d'entre les livres en identifiant le motif du « livre fatal » comme « lieu commun culturel » dans L'arc-en-ciel de la Gravité de Thomas Pynchon, Le Nom de la Rose d'Umberto Eco et Mon Nom est Rouge d'Orhan Pamuk. Importé du cinéma et de la culture populaire, avatar dégradé de la fatalité tragique, le topos du livre maudit, du vieux grimoire ensorcelé et porteur de mort, est réinvesti par la littérature romanesque postmoderne pour revisiter efficacement les codes de la littérature populaire : feuilleton, dramatisation, suspens, roman policier, dans une relecture de la fatalité qui va jusqu’à la parodie. En plus d'être un redoutable agent dramatique, le motif du livre fatal se fait le lieu d'enjeux philosophiques convergents, avec tantôt un questionnement esthétique sur les représentations interdites, tantôt un questionnement métaphysique sur la nécessité et le déterminisme. Le roman ne se débarrasse pas impunément d'un questionnement sur la Loi, fût-ce sur un mode grimaçant et déformé.

Le Livre, le roman et le politique

Cette ambivalence, souvent soulignée, du rapport du roman au Livre, entre idéal et démystification, participe de l’usage politique du Livre dans les romans. Avec l’étude du traitement sartrien du motif de la Bibliothèquev, Robert Damien renverse ce présupposé humaniste et démocratique associé au Livre. Transmuée en un univers de la domination, en un lieu d’un savoir codifié et pétrifié, la bibliothèque, fige une pensée unique, toute faite, rebattue et tyrannique. En se substituant à une Parole biblique et divine, l'ordre bibliothécaire prend une dimension sociale et politique : il s’agit d’imposer un ordre. Le geste bibliocaste sartrien devient alors l’« acte inaugural d’une mise en liberté ». « Tout le travail critique de Sartre est de dénoncer la fétichisation du livre qu'induit la Bibliothèque, sorte de socratisme institutionnalisé, afin de redonner à l'entreprise philosophique l'authenticité d'une ouverture à l'existence ».

Face à cette vision sartrienne d’un Livre tyrannique et totalitaire, le Livre sacré est convoqué aussi dans le roman pour un usage pluriel et littéraire. Étudiant l’intertextualité du livre sacré, qu'il s'agisse du Coran ou du livre de Joseph, Carole Boidin et Laurent Pietra révèlent l'incontournable dimension politique et polémique du Livre, et redonnent au Livre un potentiel humaniste, abandonné par Sartre. Carole Boidin étudie le motif du Coran, dans un roman de Mahfouz et de Rushdie. Dans l'aire arabo-musulmane, représenter le Coran pose la question des limites entre discours littéraire et discours religieux. L'usage du Coran est au service ici d’une remise en question de cette autorité du livre en matière de composition », et partant d’une « mise en question de l'autorité politique, religieuse et littéraire », faisant encourir au roman le « risque du blasphème ». Or paradoxalement « le modèle de l'écriture sacrée » sert « le rôle critique de la fiction ». Ainsi les livres sacrés sont-ils replacés au cœur d’une réalité mouvante, ouverte à l'interprétation et aux voix plurielles des personnages. C'est là que le roman polyphonique et « réaliste » devient lui-même une figure du livre interdit : l’inscription du livre sacré dans l'histoire est le lieu d’un sacrilège, d’un détournement de l’usage autorisé du livre sacré. Laurent Pietra propose de lire Joseph et ses frères de Thomas Mann, cette œuvre essentielle de la culture européenne du XXe siècle, comme un « roman mythique et livre de l'humanité ». En faisant passer l'histoire de Joseph « du livre biblique au roman », Thomas Mann apporte au mythe la « raison narrative » qui permet de l'humaniser et d' « empêcher sa confiscation par les fascistes ». Ainsi, il s'agit de créer le type universel, à partir de cette figure de l'extrême judéité du Juif errant, du « premier humain humaniste », et de retourner les « expulsions victimaires » et les « fratricides » en « une unité fraternelle fondée sur les rejets de l'accusation mensongère et du fratricide. » Ainsi ces deux contributions promeuvent une raison narrative, un retour « humaniste » au livre sacré. Le roman dispute au pouvoir sa conception du Livre et de l'autorité. En récupérant la parole du Livre, il la met au service d'un humanisme littéraire et se trouve en charge de restaurer un lien fraternel au sein de la communauté humaine.

La triple dimension fantasmatique, esthétique et politique du Livre sacré dans l’univers romanesque moderne explique que le Grand Livre continue de polariser l’univers fictionnel : Livre-loi, Livre-sens, Livre-origine, Livre-Bibliothèque, Livre intérieur sont autant de figures réinvesties par le roman moderne, comme objet diégétique, moteur dramatique et sens heuristique. C’est à partir de cette figure autoritaire que l’auctoritas romanesque se construit, selon une dialectique permanente entre sacralisation et de démythification, appropriation et dégradation. Face à ce référent incontournable de la production romanesque, d’autres modèles alternatifs sont revenus lors du colloque : Les Mille et Une Nuits, Don Quichotte et À la recherche du temps perdu. Ces œuvres profanes occupent le territoire du Livre sacré, et construisent notre représentation du livre. Ils mettent en place d’autres rapports au livre, tout en gardant la fonction structurelle et fantasmatique du Livre sacré. À côté du modèle narratif et architectural du livre somme et du livre-synthèse que sont la Bible et le Coran, le conte oriental des Mille et Une Nuits est souvent revenu comme modèle alternatif au Livre. Le modèle discursif de la geste de Shéhérazade impose un autre rythme et une autre forme de structuration du dire, celui de la discontinuité, de la séduction langagière et de la parole vive et vitale. Par ailleurs le modèle du Quichotte instaure une réflexion sur les fonctions de la fiction, et le rapport autotélique du livre à lui-même. Ces deux « archétypes » du livre – discursif et fictionnel – se retrouvent dans la Recherche, roman du roman qui combine les vertiges quichottesques de la fiction à la parole intime et ensorceleuse de la princesse orientale. Renouvelant le pouvoir idolâtre de la littérature, la Recherche, véritable réservoir de mythes et de croyances, se donne alors comme le nouveau livre-somme profane d’une modernité littéraire qui, cherchant à se défaire de la fascination du modèle biblique, n’en continue pas moins d’absolutiser le fantasme d’une référence livresque originelle.


Notes
i . Roland Barthes, La préparation du roman I et II. Cours et séminaires au Collège de France (1978-1979 et 1979-1981), Paris, Éd. du Seuil, 2003, p. 242.
ii. Ibid., p.243.
iii . Ibid., p.244-5.
iv. Gérard Haddad, Manger le Livre, Paris, Grasset, 1984.
v . Robert Damien a repris à l’occasion du colloque son chapitre sur « Jean-Paul Sartre ou la bibliothèque en ruine », extrait de la Grâce de l’auteur, Encre Marine, La Versanne, 2001.


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- Auteur : Sandra Cheilan et Elise Duclos
- Titre : Avant-Propos
- Date de publication : 20-11-2012
- Publication : Revue Silène. Centre de recherches en littérature et poétique comparées de Paris Ouest-Nanterre-La Défense
- Adresse originale (URL) : http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=comm&comm_id=117
- ISSN 2105-2816