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COLLOQUES


EROS LATIN


Marinetti, ou l’érotisme-héroïsme (anti)latin

Silvia Contarini


Introduction

En voulant condenser en quelques mots les traits essentiels du futurisme, on pourrait dire que ce mouvement d'avant-garde se proposait de réaliser la « reconstruction de l'univers », la renaissance des peuples (dans le langage marinettien de l'époque, « il rinascere cosciente delle razze »1) et la naissance de l'homme nouveau, sous la conduite de son fondateur, Filippo Tommaso Marinetti2.

Dans cet élan de renouveau global (pars construens), correspondant au rejet radical du passé (pars destruens), les références à l'érotisme sont assez fréquentes3 ; moins fréquentes sont en revanche les références à la latinité. Latinité et érotisme suscitent tantôt un refus ostentatoire, tantôt de l'orgueil fougueux, tantôt l’antagonisme entre les peuples ou les sexes. Dans ces différentes déclinaisons, latinité et érotisme se rattachent à des préceptes fondamentaux du mouvement d'avant-garde tels que l'anti-passéisme, le patriotisme et l'anti-sentimentalisme, ainsi qu'aux qualités essentielles de l'homme futuriste, telles que l'héroïsme guerrier et la virilité.

En précisant d'emblée que nous sommes conscient que la dimension diachronique ne saurait être négligée s’agissant d’un mouvement de longue durée (1909-1944)4 ayant connu une évolution significative entre ses débuts (la période dite du premier futurisme, caractérisée par des visées utopiques et des ferveurs révolutionnaires) et ses dernières décennies (le second futurisme, en pleine époque fasciste), et en précisant également que le futurisme ne saurait être réduit à son fondateur, qui reste néanmoins son principal animateur et infatigable promoteur, nous nous proposons dans cette brève contribution à un volume consacré à l'érotisme latin, de voir d'abord ce que Marinetti entend par latinité, pour nous arrêter ensuite sur sa (ré)vision futuriste de l'érotisme latin.

1. Tradition latine non, orgueil latin oui (surtout lorsqu'il est viril...)

a) Latinité comme tradition à dépasser

Au sein d’un mouvement d’avant-garde, tout tendu vers l'avenir, qui entend faire tabula rasa du passé, la latinité ne devrait pas avoir droit de cité. En fait, Marinetti ne nie pas l'importance de la latinité, au contraire : le problème tel qu’il le pose est plutôt comment ne pas se faire écraser par le poids de l'immensité du passé. La solution qu’envisage Marinetti est le refus de l'inscription dans la tradition : il prône ainsi de dépasser la tradition de l'ancienne Rome, en remplaçant la grandeur latine par une grandeur plus glorieuse, celle futuriste in fieri. Dans une lettre ouverte au futuriste belge Mac Delmarle, datée de 1913, Marinetti explique pourquoi la projection vers l'avenir est, pour l'Italie, une véritable nécessité : « Comme un passé illustre écrasait l'Italie […] l’Italie plus que tout autre pays avait besoin urgent du futurisme, car elle mourait de passéisme » ; dans cette même lettre, Marinetti indique parmi les aspects à refuser, l’académisme, ce qui se comprend aisément, mais il mentionne aussi le sentimentalisme et l'érotomanie5.

On retrouve des phrases presque identiques dans le volume Democrazia futurista, publié six ans plus tard ; Marinetti écrit : « comme un passé illustre écrasait l'Italie et un avenir infiniment glorieux frémissait en son sein […] l’Italie plus que tout autre pays avait un besoin urgent de futurisme, car elle mourait de passéisme […] notre programme immédiat était un combat acharné contre le passéisme italien sous les formes les plus repoussantes » ; dans la longue liste qui suit, figurent le pacifisme, le sentimentalisme et l'obsession érotique6.

Les exemples que nous venons de citer ne sont pas singuliers : des développements de ces mêmes conceptions de la latinité – vue comme un passé encombrant – et de l'érotomanie – vue comme un signe du passéisme – se retrouvent dans divers textes et manifestes.

Dans des termes assez différents, Giovanni Papini s'était aussi exprimé sur le rapport du futurisme avec la latinité. Dans son célèbre manifeste « Futurismo e marinettismo » (1915), en prenant ses distances avec Marinetti, Papini distingue ce qu'il considère comme le vrai futurisme, celui du groupe florentin dont il est à la tête, et le marinettisme milanais conduit par le fondateur du mouvement. Or, Papini revendique la latinité de « son » futurisme florentin, dans la mesure où celui-ci reste attaché aux racines historiques de la culture italienne ; en même temps, il critique l'aveugle refus des origines de Marinetti. En listant en deux colonnes opposées les tendances et les théories antithétiques de son futurisme et du marinettisme, Papini met en opposition la latinité avec l'américanisme et le germanisme. Autrement dit, le refus de la latinité entraîne selon Papini un philo-germanisme, ce qui représente une accusation très grave en ces temps de guerre7.

Moins d'une dizaine d'années plus tard, en 1923, un autre futuriste, Giuseppe Prezzolini, se proposera quant à lui de distinguer les caractères du futurisme des caractères du fascisme, au moment où le futuriste est considéré par d'aucuns comme une anticipation du fascisme auquel il a par ailleurs donné son adhésion. Dans un article paru dans le quotidien Il Secolo, intitulé « Fascismo e futurismo », Prezzolini observe que « le fascisme se complaît à évoquer Rome et le classicisme […] Or le futurisme est tout à l’opposée de cela »8.

Une analyse similaire est proposée, bien des années plus tard, par le critique Luciano De Maria, qui, en s'appuyant sur l'historien Renzo De Felice, affirme que les futuristes ont porté au premier fascisme « un type particulier de nationalisme “cosmopolisant” et démocratique qui n’avait rien à voir avec le nationalisme arrogant, rhétorique, “romain” et clérical », des leaders fascistes9.

Nous ne pouvons pas entrer ici dans le détail de l'évolution du futurisme et de ses rapports avec le fascisme ; limitons-nous à remarquer que les distances que le futurisme avait prises à ses débuts envers la latinité se réduisent à partir des années Vingt et de son rapprochement avec le fascisme : en 1929, année où la romanité est entrée de toute autorité dans la rhétorique du régime, Marinetti écrit : « Les anciens Romains on dépassé tous les peuples de la terre : l’Italien est aujourd’hui indépassable »10. Romains-Italiens : même peuple, magistral, dans l'antiquité comme dans la contemporanéité. La culture ancienne, essentialisée, devenue un trait d'excellence et de supériorité, est désormais considérée comme connaturelle au peuple italien.

b) Latinité versus bellicisme et orgueil national

Revenons en arrière, à la première décennie de vie du futurisme, pour examiner une autre conception de la latinité, associée cette fois au sentiment antigermanique et antiautrichien, à l'orgueil national et à l'amour pour la patrie. Cette complexe articulation entre le passé latin et l'exaltation de la guerre en cours contre l’Autriche nous semble particulièrement significative.

Dans deux courts textes de 1910, dont les titres sont fort révélateurs, « Contro Roma passatista » et « Trieste, la nostra bella polveriera »11, Marinetti procède en deux étapes. Dans le premier texte, il décrit un accident de voiture qu'il aurait eu alors qu'il conduisait à grande vitesse sous l’Arc de Constantin ; il le commente par ces mots : « Ce fut comme un symbole, un avertissement, ou ce fut plutôt une vengeance venue de loin, des siècles morts » ; c'est pourquoi, il crie aux Romains : « Vous devez isoler les ruines de l’ancienne Rome […] fermer dans un enclos impénétrable tous ces restes de remparts romains, revanchards et pleins de rancune » 12. Mais les Romains ne l'écoutent pas, trop obnubilés par les ruines de leur Colisée. Dans l'autre texte, consacré à Trieste « belle poudrière », Marinetti présente cette ville que les Italiens disputent aux Autrichiens en contre-exemple : les futuristes préfèrent Trieste, emblème de la haine pour l'Autriche, du patriotisme et de l'amour pour la guerre, dit Marinetti, à tous les anciens Romains, à tous florentins médiévaux, à Rome emblème de la tradition.

L’important volume marinettien de 1915, Guerra sola igiene del mondo, comporte entre autres un manifeste philo-interventionniste adressé aux étudiants, « In quest’anno futurista », où Marinetti réitère et précise : « Effaçons la gloire romaine avec une gloire italienne plus grande. Combattons contre la culture germanique, non pas pour défendre la culture latine, mais combattons contre ces deux cultures, l’une et l’autre également nocives, pour défendre le génie créateur d’aujourd’hui »13. Et il précise aussi, pour que son message soit clair, que l'ennemi germanique ne se combat pas en évoquant les Grecs et les Romains dans des horribles « cortèges de tercets » (« cortei di terzine »)14, mais en menant une guerre sanguinaire. Dans ce même volume, Guerra sola igiene del mondo, Marinetti reprend le deuxième manifeste politique du futurisme, publié à l'occasion de la guerre libyenne de 1911, dont le point 3 exhortait : « Qu’on efface le souvenir agaçant de la grandeur romaine avec une grandeur italienne cent fois plus grande », en proclamant par ailleurs la naissance du « pan-italianisme »15.

Bref, en pleine période de préparation à la guerre, puis de guerre, en prenant position dans le conflit opposant les interventionnistes et les neutralistes, Marinetti met en garde contre l'idée que le passé glorieux et la culture classique pourraient de par eux-mêmes rendre les Italiens un grand peuple : pour rester grands et glorieux, les Italiens, loin de s'accrocher aux fastes du passé, doivent s'affirmer patriotiquement sur le plan militaire (et en finir avec l’intellectualisme… ).

Remarquons qu'en 1911, déjà, Camille Mauclair, en soulignant certains aspects positifs du futurisme, relevait ce paradoxe : tout en rejetant le passé, le futurisme se situait dans une tradition d’irrédentisme et de nationalisme guerrier ; de fait, il prônait la guerre à outrance contre l’Autriche, au nom de l’ancien conflit germano latin16… Rien de neuf, finalement, selon Mauclair, il y aurait là la poursuite d'un conflit de civilisations où les futuristes se situent, volens nolens, du côté de la latinité.

c) Latinité : un trait du caractère des peuples méditerranéens

Si nous prenons en considération une acception légèrement différente de la latinité, le futurisme semble y adhérer sans réserves : il s'agit de la latinité entendue comme un trait de caractère intrinsèque aux peuples d'aire méditerranéenne et de langue latine. Ce caractère est mis en évidence lorsque ces peuples sont confrontés à d'autres peuples (peuple latin versus peuple nordique, slave ou autre). Dans cette acception, le qualificatif latin est par ailleurs utilisé comme synonyme d'italien, le plus souvent – à vrai dire – pour distinguer le « mâle » italien (latin et méditerranéen) du « mâle » germanique ou anglais (l'homme nordique), une distinction qui concerne tout particulièrement le tempérament et les usages sexuels. Marinetti disserte longuement autour de ce point dans son petit « manuel » de séduction, Come si seducono le donne (1917), sur lequel il conviendra donc que nous nous arrêtions. Mais examinons auparavant quelques autres textes où Marinetti parle de la latinité en rapport avec l'érotisme et la sexualité.

2. Latinité comme trait de caractère : érotisme et sexualité

En voulant faire une sorte de bilan du futurisme, dans un texte daté de 1924, Futurismo e fascismo, Marinetti revient sur le scandaleux point 9 de son manifeste de fondation du futurisme, qui glorifiait la guerre, seule hygiène du monde, et le mépris de la femme17. Marinetti s'en explique en ces termes : « Nous voulions lancer notre race dans une conflagration mondiale. Il fallait la guérir de l’affectivité excessive et de la nostalgie, en exaltant les amours rapides et distraits »18. Les amours rapides sont donc considérés comme une solution aux deux problèmes décelés par Marinetti : les affects qui affaiblissent et l’obsession érotique qui détourne.

Quelques années plus tôt, dans Democrazia futurista (1919), Marinetti avait également été très explicite sur ce point : ce qu’il définit comme « hyper-sensualisme » est considéré comme un vice propre aux hommes italiens, justement parce qu’ils sont latins19.

L’art et la théorie futuristes devraient donc avoir pour but la guérison des Italiens du vice de la sensualité, connaturel à leur latinité, car la sensualité détourne les énergies destinées à la création et à la guerre. Marinetti enfonce le clou, dans des occasions multiples et variées ; par exemple, dans son manifeste Il teatro di varietà (1913), il fait l’éloge de ce genre de théâtre parce que, explique-t-il, il mécanise le sentiment, déprécie l’obsession de la possession charnelle et réduit la luxure à la fonction naturelle du coït20.

Force est de constater qu’en substance, cette conception mécanique de l’acte sexuel, dissocié du sentiment mais associé à une virilité extraordinaire, implique une sérialité qui ne peut qu’évoquer le catalogue donjuanesque. N’est-ce pas paradoxal, alors, que la figure emblématique de Don Juan s’attire le rejet de Marinetti, parfois virulent, parfois plus contenu ?

Dans l’un de ses manifestes les plus significatifs, « L’uomo moltiplicato e il regno della macchina », Marinetti se déchaîne contre la conception apologétique de Don Juan, parce qu'il la considère comme un parallèle à celle du cornuto (cocu) ; il affirme que l'un et l'autre sont des clichés qui renforcent la jalousie ; les jeunes mâles, insiste-t-il, doivent se libérer de l'érotisme, de la luxure et du sentiment ; pour s'immuniser contre l'amour, ils doivent « distraire » infiniment leur sexe avec des contacts féminins rapides et désinvoltes21.

Son manifeste intitulé « Contro la Spagna passatista », publié dans la revue madrilène Prometeo en 1911, est plus modéré. En s'adressant aux Espagnols, dans la tentative propagandiste de diffuser le futurisme chez eux, Marinetti mentionne le donjuanisme (il parle plus exactement de « vos Don Juans ») parmi les qualités essentielles du peuple espagnol, parce que c’est un peuple latin, en précisant qu'il ne s'agit pas d'un modèle à détruire, mais d'un modèle à transformer22.

Don Juan, séducteur sériel et figure paradigmatique de la latinité masculine, avait également été porté en exemple – un exemple à dépasser – dans une interview que Marinetti avait donnée à la revue Comœdia en 1909 ; en réagissant à la polémique soulevée par son « mépris de la femme », il avait affirmé : « Nous voulons combattre enfin la tyrannie de l’amour qui, surtout dans les pays latins entrave et tarit les forces des créateurs et des hommes d’action. Nous voulons remplacer dans les imaginations la silhouette idéale de Don Juan par celle de Napoléon […] et en général arracher les mâle de vingt ans à la vaniteuse obsession de l’aventure galante »23.

En somme, le danger donjuanesque menace les pays latins, il est urgent de remplacer le mythe du séducteur avec un mythe plus belliqueux !

3. Come si seducono le donne : l’érotisme futuriste

Cela est plus facile à prôner qu'à faire...

Nous constatons que la sérialité comme antidote à la jalousie et à l'obsession érotique, dans la version futuriste esquissée ci-dessus, intègre certes les principes futuristes de la vitesse et de la multiplicité, mais elle se distingue très peu du catalogue donjuanesque. La séduction en série est célébrée par Marinetti lui-même, avec un ton plaisantin, superficiel et provocateur, dans Come si seducono le donne. Ce petit livre, qui a connu plusieurs rééditions entre 1917 et 2003, avec des variantes fort significatives24, est présenté par son auteur comme un manuel de séduction : Marinetti raconte une série d'aventures qu'il a – dit-il – réellement vécues, pour expliquer les tactiques qu'il a adoptées et montrer qu'aucune femme ne résiste à l'homme futuriste italien.

Ce « manuel » est publié dans un contexte marqué aussi bien par un débat polémique autour de la question de la femme au sein du futurisme que par la progression de l'émancipation des femmes au niveau national et international, dans un contexte également marqué par la guerre en cours. Ce n’est pas un hasard, nous pensons, que ce « manuel » destiné aux valeureux soldats représente le sommet de l’exaltation de la virilité associée à l’héroïsme guerrier.

Dans leur préface, les deux futuristes Bruno Corra et Emilio Settimelli, après avoir exalté les énergies et les aptitudes charnelles de Marinetti, définissent le livre comme « guerrier et hygiénique » en précisant que l’un des concepts futuristes les plus audacieux et héroïques est « la libération de l’amour comme phénomène capable d’unicité, éternité et fatalité. Le combat contre les fantasmes romantiques qui s’appellent Femme Unique, Amour éternel, Fidélité, est une tentative de libérer notre race latine des corrosions empoisonnées du clair de lune et de la sordide prison de la jalousie »25.

Dans le premier chapitre, intitulé « La donna e la varietà », Marinetti explique qu’en attendant de repartir pour le front, il dicte ce livre en vitesse, en « maniant brutalement » le corps d’une femme qui est faite de cent femmes, la femme que chacun porte avec lui en guerre. Puis il précise : « Chacun… un Italien, bien entendu, complétement viril, libéré de tout préjugé nordique, ennemi des bibliothèques et intimement lié au grand puits de sensualité qui s’appelle Méditerranée » (pp. 21-22). Il poursuit en expliquant que les hommes ne savent pas tous profiter de cette faculté de se distraire, car les hommes se divisent en deux « espèces », ceux qui « sentent » la femme et ceux qui ne la « sentent » pas. Et de préciser, si jamais ses idées n’étaient pas assez claires : « Plus de la moitié des hommes italiens ont la force qui séduit et comprend le beau sexe. En Espagne et en France cette force est beaucoup moins développée que chez nous. En Russie et en Angleterre elle n’existe presque pas. Cette force est directement augmentée par le soleil » (p. 23). Remarquons que les peuples germaniques – en pleine guerre – ne sont même pas pris en considération ; par ailleurs, la comparaison de Marinetti ne s’élargit pas jusqu’à comprendre des peuples non européens. Ajoutons que, plus loin dans ce même chapitre, Marinetti établira un rapport entre la liberté émancipée des femmes nordiques et le fait que les hommes les apprécient davantage intellectuellement que physiquement.

Ces distinctions entre les caractères sexuels des peuples se précisent tout au long du manuel. Dans le chapitre intitulé « La donna e la guerra », parmi les différentes conquêtes de Marinetti, figure une femme hollandaise. Après l’avoir possédée dans une chambre d’hôtel, sans se dévêtir de son uniforme de bombardier, Marinetti lui demande ce qui distingue un Italien d’un Nordique ; la Hollandaise répond : l’homme latin. Marinetti est fort insatisfait de cette réponse et il réagit ainsi : «  Laisse tomber le latin. Je ne suis pas latin. Je suis Italien, c’est-à-dire très différent d’un Espagnol ou d’un Français » (p. 39). Bien évidemment, sa maîtresse hollandaise est tout à fait d’accord, et il s’en suit une conversation où l’un et l’autre tissent les louanges du soldat italien.

On peut observer, dans Come si seducono le donne, une sorte de climax, une progression rhétorique en trois temps : seuls les peuples latins apprécient la femme ; parmi ceux-ci, seuls les Italiens savent séduire ; parmi les Italiens, seuls aux soldats futuristes aucune femme ne se refuse.

En effet, en clôture du volume, dans le chapitre « La donna e il futurista », après avoir synthétisé les spécificités (qu’il appelle « complications érotiques ») des femmes qu’il a conquises, des Romaines aux Parisiennes, Marinetti se demande ce que doit avoir un homme pour pouvoir séduire autant de femmes si différentes. Sa réponse ne surprendra pas le lecteur : toutes les qualités d’un futuriste italien. Des qualités qui, outre les muscles militarisés et le courage, comprennent la haine instinctive de tout ce qui est germanique. Ainsi, selon toute logique, puisque l’héroïsme est l’aphrodisiaque suprême de la femme, les neutralistes italiens, qui sont germanophiles, sont tous ou presque tous des cocus (cf. p. 98).

Conclusion

Quelles conclusions pouvons-nous tirer de ce bref excursus dans la (ré)vision marinettienne de la latinité associée à l’érotisme ? Nous avons observé que Marinetti, en plaçant d’un côté le nationalisme et l’esprit guerrier et y opposant de l’autre côté le sentimentalisme et l’érotisme, oscille entre l’exaltation de la virilité latine et le refus de la sensualité, un positionnement problématique et non dépourvu de contradictions. L’obsession érotique – trait du caractère connaturel à la latinité du peuple italien – suscite chez Marinetti une mâle fierté ; toutefois, elle doit être combattue parce qu’elle détourne les énergies des jeunes hommes aussi bien de la guerre que de l’invention du nouveau, les deux fondements du futurisme. Les termes du problème sont clairs : le mâle latin ne peut pas se passer d’une considérable activité sexuelle, le soldat héroïque non plus. Que faire ? La solution est trouvé grâce à une triple audacieuse opération. La première étape prévoit une double dissociation : le sentiment sera séparé du sexe ; la latinité comme tradition culturelle sera séparée de la latinité comme tempérament. La deuxième étape exige le remplacement des fantasmes érotiques envahissant l’imaginaire masculin par une pratique sexuelle sérielle incessante qui permettra le défoulement de la fougueuse latinité connaturelle. Troisième et dernière étape : la virilité, comprenant la vigueur sexuelle, va se reconnecter avec l’esprit guerrier ; le soldat héroïque, sans se laisser détourner de son but suprême qui est la victoire militaire, peut collectionner des proies féminines. Et imposer, ainsi, sa supériorité à la fois militaire et sexuelle.

Le danger représenté par l’érotomanie passéiste et par le tempérament passionnel des latins est vaincu par la matérialité d’un acte répétitif et des conquêtes multiples, permettant à l’homme futuriste guerrier – dont la latinité est synonyme d’ardentes prédispositions sexuelles et d’une vis d’amant sans pareille – d’affirmer avec orgueil sa propre suprématie sur les autres hommes, notamment sur les italiens pacifistes et sur les ennemis nordiques.

Sans trop faire de distinction entre érotisme, sexualité, sensualité, passion, mais en les opposant en bloc à l’amour et au sentiment, et tout en flottant entre les mythologies de la virilité méditerranéenne, la suprématie latine et l’exaltation belliciste-nationaliste, Marinetti, fondateur d’un mouvement d’avant-garde qui ambitionnait la reconstruction de l’univers, incitait à faire tabula rasa du passé et prônait le culte du nouveau, propose finalement un modèle d’érotisme futuriste tout masculin qui, à bien y regarder, n’a vraiment rien de nouveau.

 

1 Filippo Tommaso Marinetti, « Lettera aperta al futurista Mac Delmarle », Lacerba, I, n. 16, 15 août 1913, puis in F.T. Marinetti, Teoria e invenzione futurista, dir. Luciano De Maria, Milano, Mondadori Meridiani, 2005, p. 91-94 (ici p. 94).

2 La bibliographie critique sur le futurisme et sur Marinetti, considérable, a connu d’importantes contributions à l’occasion du récent centenaire de la naissance du mouvement. Nous renvoyons principalement aux travaux de référence que nous utiliserons dans cette étude et qui seront indiqués en note. Cf. notamment l'« Introduzione » de Luciano De Maria à l'anthologie marinettienne mentionnée à la note ci-dessus ; le considérable volume Futurisme & Futurismes, sous la dir. de Pontus Hulten, Milan, Bompiani, 1986 ; le volume International Futurism in Arts a nd Literature, sous la dir. de Gunter Berghaus, New York, de Gruyter, 2000 qui comporte une remarquable bibliographie ; pour la biographie de Marinetti, cf. au moins Giovanni Lista, F.T. Marinetti: L’anarchiste du futurisme, Paris, Séguier, 1995.

3 Cf. l'étude très intéressante sur l'érotisme futuriste de Giambattista Nazzaro, « Futurismo ed erotismo », chap. 8 de Introduzione al futurismo, Napoli, Guida, 1984.

4 La plupart des spécialistes du futurisme font coïncider l'existence du futurisme avec les dates de naissance et de mort de son fondateur, Marinetti.

5 Filippo Tommaso Marinetti, « Lettera aperta al futurista Mac Delmarle », op. cit., p. 91 (lorsque nous citons des sources en langue italienne, la traduction est de nous).

6 Filippo Tommaso Marinetti, « Un movimento artistico crea un Partito Politico », Democrazia Futurista, Milano, Facchi, 1919 ; puis in F.T. Marinetti, Teoria e invenzione futurista, op. cit., p. 345-352 (ici p. 345).

7 Giovanni Papini, « Futurismo e Marinettismo », Lacerba, III, n. 7, 1915, puis in Luciano De Maria (anthologie, sous la dir. de), Marinetti e il futurismo, Milano, Mondadori Oscar, 1973, p. 283-286 (ici p. 285).

8 Giuseppe Prezzolini, « Fascismo e futurismo », Il Secolo, 3 juillet 1923, puis in Luciano De Maria (anthologie, sous la dir. de), Marinetti e il futurismo, op. cit., pp. 286-291 (ici p. 287).

9 Luciano De Maria, « Introduzione », in F.T. Marinetti, Teoria e invenzione futurista, cit., p. LIII.

10 Filippo Tommaso Marinetti, « La guardia al Brennero », in Marinetti e il futurismo, Roma-Milano, 1929, Edizioni Augustea, depuis in F.T. Marinetti, Teoria e invenzione futurista, op. cit., p. 618.

11 Publiés à plusieurs reprises entre 19010 et 1917, dans des revues et en volume, en italien et en français, ces deux manifestes, « Contro Roma passatista » et « Trieste, la nostra bella polveriera », ont été réunis dans Filippo Tommaso Marinetti, Guerra sola igiene del mondo, Milano, edizioni futuriste di « Poesia », 1915, puis in F.T. Marinetti, Teoria e invenzione futurista, op. cit., pp. 286-290.

12 Filippo Tommaso Marinetti, « Contro Roma passatista », ibid., p. 288.

13 Filippo Tommaso Marinetti, « 1915. In quest’anno futurista », in Guerra sola igiene del mondo, op. cit., pp. 328-336 (ici p. 336).

14 Ibid., p. 334.

15 Filippo Tommaso Marinetti, « Movimento politico futurista », in Guerra sola igiene del mondo, cit., p. 337-341 (ici p. 339). Pour la date du deuxième manifeste politique, intitulé aussi « Tripoli italiana », cf. la « Nota ai testi » de L. De Maria, p. CXXXIX.

16 Camille Mauclair, in La Dépêche de Toulouse, 20 octobre 1911. L’analyse de Mauclair est reprise par Marinetti dans les premières pages de Futurismo e fascismo (Foligno, Campitelli, 1924) parmi les exemples de l’influence du futurisme dans le monde. Aujourd’hui in F.T. Marinetti, Teoria e invenzione futurista, op. cit., p. 492.

17 Le célèbre point 9 du manifesté récite : « Nous voulons glorifier la guerre - seule hygiène du monde -, le militarisme, le patriotisme, le geste destructeur des anarchistes, les belles idées pour lesquelles on meurt et le mépris de la femme » ; Filippo Tommaso Marinetti, « Fondation et manifeste du futurisme », Le Figaro, 20 février 1909. Sur la polémique soulevée par la formule « le mépris de la femme » et plus généralement sur la question de la misogynie futuriste, nous nous permettons de renvoyer à notre ouvrage : Silvia Contarini, La Femme futuriste. Mythes, modèles et représentations de la femme dans la théorie et la littérature futuristes, Nanterre, Presses Universitaires de Paris 10, 2006 (cf. notamment p. 87-94).

18 Filippo Tommaso Marinetti, Futurismo e Fascismo, cit., p. 497.

19 « […] ipersensualismo. Quest’altro vizio italiano, anzi latino, si manifesta in mille modi, ed anzitutto nella tirannia dell’amore, che falcia le energie degli uomini di azione, nell’ossessione della conquista femminile, nell’ideale romantico della fedeltà e nella tendenza immonda alla più fatale e snervante lussuria », Filippo Tommaso Marinetti, « Il cittadino eroico, l’abolizione delle polizie e le scuole di coraggio », in Democrazia futurista, op. cit., p. 442-460 (ici p. 456, l’italique est dans le texte).

20 Filippo Tommaso Marinetti, « Il teatro di varietà », Lacerba, I, n. 19, 1 octobre 1913, puis in Lia Lapini, Il teatro futurista italiano, Milano, Mursia, 1998, pp. 99-104 (ici p. 101).

21 Filippo Tommaso Marinetti, « L’uomo moltiplicato e il regno della macchina » [1910], Guerra sola igiene del mondo, op. cit., pp. 297-301 (ici p. 301).

22 Filippo Tommaso Marinetti, « Contro la Spagna passatista », in Prometeo, juin 1911, puis in F.T. Marinetti, Teoria e invenzione futurista, op. cit., p. 44 (ce même texte, sous le titre « Proclama futurista agli Spagnuoli », fut par la suite inséré par Marinetti dans Guerra sola igiene del mondo ; cette version est également reprise in Ibid., p. 278).

23 L’interview à Marinetti, publiée dans Comœdia le 26 mars 1909, a été reprise in Filippo Tommaso Marinetti, Poupées Electriques, Paris, Sansot, 1909, p. 29-34.

24 Filippo Tommaso Marinetti, Come si seducono le donne, Firenze, Ed. da Centomila copie, 1917. Sur les vicissitudes éditoriales et sur les polémiques suscitées par ce livre, nous renvoyons à notre recension de la réédition de 2003, qui reprend la deuxième édition, Vallecchi, Firenze, 1918 ; cf. Silvia Contarini, « Come si seducono le donne », in Rivista di Studi Italiani, University of Toronto, année 21, n. 1, 2003, p. 336-337.

25 Bruno Corra et Emilio Settimelli, « Prefazione » à Filippo Tommaso Marinetti, Come si seducono le donne, op. cit., p. 17 (les italiques sont dans le texte). N.B. Les citations sont tirées de la réédition Vallecchi 2003 ; elles sont indiquées dans le texte par le seul numéro de page.



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- Auteur : Silvia Contarini
- Titre : Marinetti, ou l’érotisme-héroïsme (anti)latin
- Date de publication : 09-11-2015
- Publication : Revue Silène. Centre de recherches en littérature et poétique comparées de Paris Ouest-Nanterre-La Défense
- Adresse originale (URL) : http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=comm&comm_id=154
- ISSN 2105-2816