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COLLOQUES


EROS LATIN


Le phallus latin et la libido dominandi fasciste d’après D.H. Lawrence et Georges Bataille

Juliette Feyel


On a souvent souligné la forte érotisation de la vie politique sous le fascisme1 : usage massif des métaphores sexuelles dans les discours et l’iconographie, attachement émotionnel intense au chef... Le plus sidérant était la passion avec laquelle les masses désiraient ce qui les asservissait. Mussolini n’hésitait pas à jouer de son physique avantageux. La propagande pouvait le représenter torse nu et participant aux travaux des champs devant un public de femmes admiratives, à moins qu’il ne se livre à quelque sport dangereux. Chaque apparition était susceptible de déclencher l’hystérie collective. Le corps du Duce devait incarner le modèle du nouvel homme italien2. L’association de l’érotisation du politique et du fascisme est devenue si familière qu’on considère parfois toute forme de recours politique aux affects comme étant potentiellement d’extrême droite. C’est en tout cas ce qui a fait peser le soupçon sur D.H. Lawrence (1885-1930) et Georges Bataille (1897-1962)3. Ce sont de grands écrivains « érotiques » dans la mesure où ils ont déployé deux vastes œuvres où le désir, les impulsions instinctives et les fantasmes ont été explorés à travers les genres et les champs disciplinaires les plus variés. Ils estimaient que les impulsions libidinales constituaient la véritable infrastructure des sociétés. D’autres qu’eux ont fourni des explications psychosociales au fascisme : Wilhelm Reich pensait qu’il résultait du refoulement de la libido ; pour Sartre, le collaborateur ne pouvait favoriser son oppresseur aux dépens de ses propres intérêts sans souffrir d’un « curieux mélange de masochisme et d’homosexualité »4. Mais si Lawrence et Bataille se sont rendus suspects, c’est à cause de l’antidémocratisme de certains propos, de leur intérêt pour les héros charismatiques et de la reprise de certains thèmes phallocentriques5.

Or, la grandeur passée de l’imperium romanum, réunion d’immenses territoires sous l’autorité d’un seul homme, a profondément marqué l’imaginaire politique des Latins, entendons des héritiers de la Rome antique. On assiste au retour périodique de ce rêve unificateur avec l’Empire carolingien, le Saint-Empire romain germanique et les Empires napoléoniens. Même l’organisation temporelle de l’Église catholique en porte les traces. Au XXe siècle, les propagandistes fascistes s’inscrivent dans une continuité en puisant à leur tour dans les symboles de la romanitas pour légitimer le nouveau régime, galvaniser le nationalisme populaire et justifier l’expansionnisme6. En rêvant de la puissance romaine, les Latins n’auraient-ils pas en même temps hérité des fantasmes érotiques entourant les Césars ? Tacite et Suétone ont les premiers répandu l’image de tyrans dont la mégalomanie n’avait d’égal que l’insatiabilité de leurs désirs pervers, comme si omnipotence et surpuissance sexuelle étaient liés. En s’appuyant sur Lawrence et Bataille, on se demandera s’il n’y aurait pas une implication réciproque de la culture politique des Latins et de leurs représentations érotiques, de l’idéal masculin des Latins et de leur fascination pour le césarisme.

I. L’affaiblissement d’Éros

Reposant sur le débat, la démocratie dépend d’une rationalisation de la vie politique que ses formes modernes libérales n’ont fait qu’accentuer. Lawrence dénonce l’idéalisme et la violence cachée de l’idéal égalitaire. L’égalité étant une abstraction, la démocratie n’a pas d’autre effet que de nier une part de chaque individu, la part qui le singularise. La démocratie réduit les êtres vivants à la commune mesure : « C’est ainsi que l’univers tout entier a été inventé à partir du Logos »7. Traumatisé par la Première Guerre, le romancier tiendra toute sa vie la démocratie pour responsable de la massification hypnotique qui a permis à la boucherie de se produire. Bataille souligne aussi l’« homogénéisation »8 d’un système où l’utilité productive et l’argent transforment les étants particuliers en unités commensurables et interchangeables.

La valorisation de l’homme en fonction de son utilité revient à le réduire à un organe servile. Il s’agit selon lui d’une « existence dissociée ». Si la vie « est l’unité virile des éléments qui la compose », la vie soumise à l’utile est châtrée, « infirme »9. Tandis que Bataille parle de vivre une « existence totale », Lawrence invoque « l’intégration » d’un individu dont l’esprit (mind) s’harmoniserait avec le corps. Le corps infirme de Clifford10 symbolise la paralysie des impulsions inférieures et la « désintégration » de l’homme moderne. La survalorisation du logos a exclu Éros de la vie collective. L’image de la pomme cueillie hante ce roman car elle symbolise à la fois une réécriture de la Genèse identifiant la Chute à la découverte de la pensée réflexive et la coupure de « l’arbre de vie », connexion vivante de toutes les parties du cosmos.

En séparant Éros de la vie collective, la démocratie ne fait pas que produire une massification et museler les potentialités humaines, elle engendre également un relâchement du lien social. En réagissant contre les bases d’une société issue de l’idéal des Lumières, les deux auteurs reprennent la fameuse opposition romantique de la Culture et de la Civilisation. De plus, Bataille cite Ferdinand Tönnies qui distingue la Gesellschaft (la société du contrat) et la Gemeinschaft (la communauté organique)11. L’intérêt, les contrats, le calcul, ne rassemblent pas les hommes de la même manière que s’ils communiquent de manière affective. Lawrence oppose les rapports « organiques » aux rapports « mécaniques ». Clifford Chatterley veut modeler ses ouvriers jusqu’à les identifier à l’ordre abstrait d’une mécanique bien huilée. Si les parties de la machine travaillent ensemble en vue d’une fin commune, elles ne sont en revanche pas connectées entre elles. La machine a besoin d’une impulsion extérieure, tandis que l’organisme se régénère par les connexions qu’il établit avec d’autres organismes. La connexion organique est un tendre contact, un rapport dynamique et créatif entre des êtres de chair. Bataille compare les sociétés animales, les organismes complexes et les « êtres composés » que sont les sociétés humaines. Il appelle « mouvement communiel » (Le Collège de sociologie) ce qui rassemble des éléments épars pour former un tout. Pour lui comme pour Lawrence, Éros se caractérise par une ambivalence interne, des réactions d’attraction et de répulsion parcourent les groupements humains et les individus qui les composent. Le problème est que la société homogène a tendance à réduire l’intensité de cette charge affective alors même qu’elle en est issue. C’est la « passion mouvementée », hétérogène, qui donne toujours naissance à une société homogène12. C’est l’anarchie qui engendre l’ordre ; en niant Éros, la société homogène exclut donc ce qui la fonde et se met elle-même en péril.

Tout en supposant que les impulsions libidinales constituent l’infrastructure des rapports sociaux, les deux écrivains se distinguent de la démarche psychanalytique pour ce qui est de la définition qu’ils donnent d’Éros et des solutions qu’ils envisagent. Lawrence dénonce dans Psychanalyse et Inconscient la réduction de la vie inconsciente, spontanée, corporelle à une idée, le complexe d’Œdipe. La sublimation des pulsions sexuelles et agressives que préconise Freud apparaît sous ce jour comme une réappropriation insidieuse d’Éros par le logos. Éros, principe de formation d’unités tel que Freud le définit dans Malaise dans la civilisation13, constitue la fonction socialisante de la libido. Mais comme il reconnaît que l’agressivité est la tendance prédominante, il tend à amalgamer Éros et le commandement surmoïque de l’amour du prochain. À travers le personnage de Rawdon Lily14, Lawrence propose justement une distinction entre la loi de l’amour (love i.e. agapè, caritas), loi mentale issue du triomphe de la compassion et du sacrifice de soi, et Éros, désignant le désir sexuel, les instincts agressifs et la volonté de puissance (power). L’éducation des enfants doit viser à réveiller en premier les « centres inférieurs » du corps, c’est-à-dire de l’inconscient15 car autrement, la superstructure mentale ne repose sur rien et fonctionne à vide, mécaniquement. Pour Bataille, seule la perversion peut amener la subversion ; il établit un lien entre les activités sexuelles, ludiques, inutiles et l’expression des parties hétérogènes, « inférieures », de la société. La sublimation est encore une forme d’appropriation idéaliste et d’assujettissement. Tout oppose les conduites socialement acceptées et le désir érotique et Éros est nécessairement pervers, dévié d’un but, car en tant que dépense, Éros contredit la morale accumulative, de la société homogène : « C’est l’opposition de la mort à la vie, de l’absence à la présence : la sexualité est sans nul doute une négation éperdue de ce qu’elle n’est pas. »16 Seul le désordre répond au débordement passionnel, la libération harmonieuse et socialisante de l’énergie orgastique prônée par Wilhelm Reich17 lui serait probablement apparue comme un asservissement d’Éros et un réinvestissement de la logique d’homogénéisation18.

La déliaison de l’être-ensemble naît aussi d’un régime d’où la gloire a disparu. Bataille dit que les chefs démocrates occupent des positions éminentes grâce à un pouvoir qui leur a été conféré de droit mais qu’ils n’incarnent pas de fait19. « L’autorité, désormais, tient lieu de puissance, et nous avons des « ministres », des bureaucrates et des policiers »20, écrit Lawrence. Les costumes de fonctionnaires des démocrates contrastent avec la pompe des empereurs, des pontifes et des rois. Ils sont entièrement dépourvus de mana, du charisme attaché à la personne du souverain, de cette aura qui excite les populations et les fait communier dans un sentiment d’appartenance à la même communauté. Il faut alors qu’Éros soit ré-insufflé dans la cité pour régénérer le lien social.

II. Le culte du phallus

Cet Éros qu’il s’agit de ranimer, les deux écrivains l’associent à un imaginaire phallique. Lawrence construit une dichotomie entre le Nord protestant, cérébral et le Sud catholique sensuel. Gerald Crich et Clifford Chatterley incarnent le cliché de l’Anglais blond, froid, mécaniste et dominateur. Tandis que le héros nordique s’éteint, pétrifié dans un désert de glace, les héros positifs parcourent une ligne de fuite qui les mènera en Italie21. Dans ces contrées où poussent les cyprès, où l’on encastre de petits phallus dans des niches de pierre, où, entrevus un instant, s’enfuient des bergers au visage de faune22, Lawrence trouve qu’il reste un peu chez les hommes de cette fierté « phallique » ancienne23. Vénérant la réincarnation, les catholiques auraient, mieux que les protestants, gardé le sens de la sagesse sensuelle. Aller vers le sud s’apparente donc à une descente dans les profondeurs primitives de la conscience. Bataille ne développe pas une telle géographie imaginaire mais le soleil d’Espagne hante son œuvre, un soleil qui se liquéfie et dont l’éclat efface les formes24. L’astre qui se donne et se dépense continuellement rayonne, il évoque la gloire à l’état pur25. Si « le soleil est le seul objet de la description littéraire »26, celui de Bataille est identifié à un phallus vers lequel un troisième œil, érectile, se tend27. La gloire s’apparente ainsi à une éjaculation grandiose et ininterrompue. Quel pôle pourrait remplir le rôle glorieux du soleil au sein de la vie politique ? Pour Lawrence et Bataille, il s’agirait de régénérer le lien communautaire en puisant aux sources bouillonnantes et volcaniques du sacré en exhumant la force de jaillissement phallique oubliée sous les croûtes refroidies et figées par la civilisation.

Les deux auteurs ont été fortement intrigués par les communautés homosociales guerrières dont la cohésion est particulièrement forte. Pour les prêtres du Serpent à plumes, le réveil de la puissance politique doit passer par une réforme des corps : rites de purification et séparation des sexes ponctuent leur révolution anthropologique. Le but est de redresser « la colonne vertébrale » des hommes, de les extraire d’un affaissement qui massifie. Entre eux, les hommes pratiquent les arts martiaux, discipline qui affûte les contours de leurs corps. (Bataille note aussi : « la masse qui constitue l’armée passe d’une existence affalée et veule à un ordre géométrique épuré, de l’état amorphe à la rigidité agressive »28). Le corps dressé dans le salut phallique renvoie à un réveil du principe masculin conçu comme affirmation de soi farouche et négation des liens d’amour (agapè) amollissants. Lawrence souhaite que les flux d’attraction, les flux ventraux qui attachent à la mère, soient contrebalancés par les flux masculins émanant des jambes qui poussent, du dos et des lombes, siège de l’érection jaillissante29. Bataille assimile l’armée à un principe actif, petit et dur qui, tout en y participant, se démarque de la société civile, molle, passive et féminine30. Si le féminin semble aller de soi et jouer le rôle du genre par défaut, la masculinité, jamais sûre d’elle, se définirait moins par identification positive à un modèle que par négation du féminin. Il faut donc que le masculin soit perpétuellement vigilant, perpétuellement actif, afin de se prémunir des dangers d’une efféminisation qui le menace sans cesse de l’intérieur.

Cette exaltation de la virilité martiale peut rappeler le projet de réforme anthropologique fasciste destiné à créer un homme nouveau. Le nouvel homme devait se démarquer par sa jeunesse, la puissance de sa musculature et son esprit de décision. Les sports et l’esprit de compétition étaient vivement encouragés. Homme d’action, ferme, il ne devait pas craindre le danger et être prêt à sacrifier sa vie pour l’État. La mollesse des démocrates, c’est-à-dire la compassion, la réflexion et le pacifisme étaient jugés efféminés31. S. Suleiman a accusé Bataille de faire le jeu des réactionnaires et de la phallocratie car il avait recours, dans ses textes pour Contre-Attaque et le Collège de sociologie à une rhétorique opposant la « virilité » à la veulerie, à assimiler la lâcheté à une « dévirilisation »32.

Cependant, d’après les historiens de l’Antiquité, la stratégie consistant à disqualifier son opposant politique en mettant la virilité de ses mœurs en question était une tradition latine bien établie33. Peuple conquérant, les Romains valorisaient les instincts guerriers et une certaine brutalité dans les mœurs. Paul Veyne et Jean-Noël Robert34 rappellent que le concept de virtus rassemble en un seul mot le courage au combat et la fermeté morale, deux formes de dureté sur lesquelles repose la dignité politique. Or, le vir, le citoyen idéal, est puissant (potens) s’il sait contrôler sa maison, s’il s’impose en dominus. En outre, les normes régissant les pratiques sexuelles n’étaient pas déconnectées du statut politique. La passivité sexuelle, la mollitia, était une grave atteinte à l’intégrité du vir ; elle pouvait faire déchoir l’homme libre de ses prérogatives. De là aurait découlé l’association imaginaire du pouvoir politique à la puissance sexuelle et à la masculinité conçue comme capacité active de dominer. A contrario, une langue non-latine comme l’anglais n’associe pas virility à de telles connotations ; le mot est simplement synonyme de puberté. Selon M. Kimmel, l’idéal masculin anglo-saxon serait moins sexualisé en se démarquant de l’enfant35 tandis que l’idéal masculin latin se construirait par rapport au féminin.

Ces communautés homosociales guerrières sont soudées car elles forment une unité organique autour de leur chef, comme le symbolisent les faisceaux de combat que les fascistes ont repris aux Romains. Bataille rappelle que la hache du licteur renvoie à la fois à l’unité incarnée par le corps du chef et à son droit de vie et de mort sur ses sujets36. Ses partisans confèrent la puissance au chef en s’intégrant au corps social qu’il incarne. Ils y perdent leur liberté mais ils y gagnent en participant de sa gloire.

La séduction du chef ne procède pas d’un discours persuasif, elle s’impose comme une grâce. Au lieu d’obtenir la sympathie (love), comme les chefs démocrates, le chef de la puissance37 insuffle une « terreur » sacrée (awe) qui force la vénération (veneris, « de Vénus »). C’est une vibration qui se transmet du chef aux adeptes comme des ondes. Ce chef, Richard Somers (Kangourou) le compare aux grands cachalots qui, grâce à une vibration de leur immense colonne vertébrale, rassemblent leur troupeau par-delà les océans. Le cachalot (sperm whale) n’est pas sans faire écho au Moby Dick de Melville dont Lawrence disait qu’il était « le dernier être phallique » persécuté par la civilisation, le Christ primitif (Jésus/Cetus) auquel se ralliaient tous les petits poissons38. Le Serpent à plumes met en scène le chef charismatique en prière, debout, le bras tendu vers le ciel. Cette apparition produit sur ceux qui l’observent une fascination irrésistible. L’héroïne associe l’aura des prêtres de Quetzalcóatl à la « suprême puissance » du mâle, au dieu Pan, à « l’antique et suprême mystère phallique »39. Avec le chef charismatique renaît le nouvel arbre de vie.

Bataille explique que la séduction des leaders fascistes vient de leur « hétérogénéité ». Ils « font saillie » par rapport au cours ordinaire des choses, leur personne évoque la même force inconnue et dangereuse que ce que les Polynésiens nomment tabou. Ils catalysent des flux affectifs puissants parce qu’ils rappellent ces objets étrangers au monde ordinaire (profane) dont le contact est prohibé. Le souverain n’est au-dessus des lois que pour autant qu’il est perçu comme étant en même temps en-deçà d’elles. Bataille analyse le fascisme comme une réactualisation de l’autorité des césars40. Le sadisme du maître suscite la terreur mais il produit un extraordinaire mouvement communiel car, objet d’horreur, il médiatise l’interattractivité des membres du groupe41. Objet de répulsion, le leader fasciste fascine comme l’objet apotropaïque et phallique que les Romains appelaient fascinum.

En extrapolant, on peut supposer que l’Éros latin, foncièrement phallocentrique, embrasserait la politique en faisant de la personnalisation du pouvoir et du culte de la force active ses fantasmes les plus typiques. Couvert de gloire parce qu’il a bravé la mort, le général victorieux semble né pour commander (imperator). Il incarne l’énergie virile et offensive nécessaire à la régénération de la communauté. L’image du viol est patente dans le soin avec lequel la tradition décrit Jules César traversant, l’épée brandie, le seuil symbolique du Rubicon. Le motif de l’acte illégal qui fonde la légalité hanterait l’imaginaire politique latin. Mussolini se réclamait de Machiavel qui écrivait notamment : « il vaut mieux être impétueux que circonspect, parce que la fortune est une femme, de qui l’on ne saurait venir à bout qu'en la battant et en la tourmentant »42. Au-delà les frontières de l’Italie, divers exemples pourraient illustrer cette sourde tentation latine pour le césarisme et le mythe de l’homme fort.

III. Potentia et potestas

Les deux auteurs ne s’en tiennent pourtant pas là. Ils admirent la puissance mais en soulignent les dangers. Au sein de la puissance, Lawrence distingue l’énergie et la maîtrise : « la puissance (power) doit être respectée, et même révérée, avant qu’on s’en empare. Il ne s’agit pas d’être autoritaire ou tyrannique [...] Power est pouvoir, être capable de. »43 La puissance ne trouve pas son origine dans l’individu, elle vient d’ailleurs, elle traverse le chef charismatique et suscite Éros : « la manifestation de la vraie puissance suscite la passion et la suscitera toujours »44. Mussolini n’est qu’une parodie : « ils nous ont donné une puissance inoffensive en pantalons bouffants : Papa Mussolini »45. Évidemment, inoffensive est malheureux. Mais Lawrence écrit dans les années vingt et son propos cherche avant tout à souligner la supercherie. Grâce à une mise en scène, on a fait passer le petit tyran autoritaire pour l’incarnation de la puissance divine. Le dictateur ne catalyse pas la vibration impersonnelle, il s’approprie les flux érogènes et les bloque. Narcissique, il confond son moi avec la puissance, tout comme Bonaparte devenant Napoléon Ier. On assiste à une fétichisation de la personne du chef.

Bataille distingue le pouvoir religieux du pouvoir de l’armée46. L’un produit le mouvement communiel tandis que l’autre l’institutionnalise par la contrainte et les lois. Après avoir été porté au pouvoir par un débordement passionnel subversif, Mussolini détourne Éros à son propre profit. Utilisant la révolte des fils contre les pères qui les opprimaient, le fascisme recompose l’appareil d’oppression étatique. Si la souveraineté est dépense en pure perte47, le chef qui tente de durer va à l’encontre de « l’économie générale », de la véritable souveraineté qui est solaire, négation du principe de conservation, dilapidation permanente. La puissance comme jaillissement vital, dynamis, force de changement s’immobilise, elle se transforme en potestas et restaure le processus d’homogénéisation : le leader hétérogène « favorise ainsi le rationalisme dont il meurt »48.

Ce n’est donc plus au phallus sacré que l’on a affaire, ni aux petits phallus étrusques que Lawrence comparait au lingam des shivaïtes : symbole d’une énergie, du principe actif de la nature (physis) et non d’un état, d’une fixation mortifère. Ce n’est plus le « phallos » sacré vénéré par les ménades49. Pour Bataille qui décrit les monuments architecturaux50 comme l’expression spatiale de la subordination du bas par le haut, du corps par la tête et de toutes les transcendances qui aliènent, le phallus est transformé par tous les césars qui tentent de durer en obélisque. En niant la nécessaire retombée du désir, la chute après le sommet, le phallus de pierre dresse avec arrogance le rêve impossible de l’homme voulant imiter l’éjaculation ininterrompue du soleil.

C’est pourquoi Bataille ne cesse de se référer aux rites de castration : la décapitation du roi, la mort de Dieu, Acéphale, « La mutilation sacrificielle et l’oreille coupée de Van Gogh »51... Au « butor armé » qui rejette au dehors « la totalité de l’existence », l’ambivalence d’Éros, il oppose « l’homme de la tragédie » qui introjecte l’hétérogène et se met dans un état d’extase52. La castration est un moyen de déjouer la récupération du phallus de chair par les recodages qui pétrifient le vivant. Il rêve d’une société acéphale dépourvue de maître ; au Vaterland faciste, il oppose le Kinderland imaginé par Nietzsche53. Il trouve la confirmation du lien entre la puissance politique et la malédiction chez J.G. Frazer et chez Dumézil, qui évoquent les mythes des rois et des dieux qui meurent. Un personnage réapparaît dans plusieurs textes, Dianus le « roi du bois », le prêtre de Némi à Rome. Esclave affranchi devenu roi, il attend, l’épée à la main, que son successeur vienne le mettre à mort pour prendre sa place. Dianus (qui peut être une contraction de Dionysos redivivus) fonctionne comme contre-modèle latin à l’accaparement du pouvoir par les césars. Octave et Mussolini sont explicitement assimilés54. Lawrence, qui admire l’unité de l’Empire du temps de la République, fait aussi remonter les débuts de la décadence romaine au règne d’Octave55.

Lawrence cherche les strates oubliées de la culture latine et tente de faire revivre les Étrusques. Il fait l’éloge de leur existence sans but, libre de toute finalité extérieure à elle-même et de toute réflexivité mentale. Il imagine ces habitants archaïques du Latium comme les derniers dépositaires d’un gai savoir, d’une vie vécue comme on danse, jusqu’à ce que les Romains viennent et anéantissent leur culture, comme le font à présent les fascistes56. Un roman de Lawrence, L’Homme qui était mort57, présente un Christ ressuscité qui renonce à régner, qui refuse de se plier aux exigences des disciples qui lui demandent de les guider, de les asservir. Ému par le spectacle d’un coq qui, dans un élan de vivacité, brise la corde qui lui liait la patte, il rencontre une prêtresse d’Isis qui l’aide à reconstituer ses forces et à reprendre son errance nomade. Lawrence avait d’abord souhaité appeler son roman « The Escaped Cock ». Jouant sur le double sens du mot cock, il fait de magnifiques descriptions du coq, mouvement permanent, jaillissement de couleurs, expression d’une vitalité à l’état brut, l’une des expressions les plus poétiques de ce que serait un « phallus libéré ».

L’ambiguïté de la posture politique de Lawrence et de Bataille provient de leur intransigeance. Ils dénoncent les appropriations les plus insidieuses de la force subversive d’Éros. D’après eux, le véritable danger est de ne pas reconnaître qu’Éros est la source du politique. On pourrait leur reprocher de rester trop attachés à la référence phallique quand ils parlent du pouvoir. Puissance politique, vitale et virile restent indissociablement liées, peut-être à cause des schémas culturels latins qui continuent de peser sur eux. Cela dit, d’autres tensions traversent leurs œuvres, mais en s’éloignant de cette conception de la puissance, ils se sont également éloignés de la politique. Du moins, sous sa forme impérative. Ces prolongements n’auraient pas eu leur place ici. Les deux auteurs permettent en tout cas de déceler un lien entre les représentations culturelles latines de la masculinité et la tentation césariste. En outre, ils proposent des contre-modèles pour conjurer les récupérations néfastes d’Éros. Loin de penser, comme les rationalistes démocrates, qu’il faut lutter contre une irrationnalité patiemment repoussée depuis deux siècles hors des murs de la cité, Lawrence et Bataille estiment, comme les Anciens, que les maux de la cité lui sont immanents. On pourrait mettre en doute l’efficacité politique des solutions qu’ils inventent, ce qui serait revenir au débat de la fonction de la littérature. On pourrait aussi se demander ce qu’ils auraient pensé si on leur avait rappelé l’exemple de Lucius Quinctius Cincinnatus.

 

1 G. Mosse, Nationalism and Sexuality : Respectablity and Abnormal Sexuality in Modern Europe, New York, Fertig, 1985 ; A. Kaplan, Reproductions of Banality: Fascism, Literature, and French Intellectual Life, Uni. of Minnesota Press, 1986 ; B. Spackman, Fascist Virilities : Rhetoric, Ideology and Social Fantasy in Italy, Univ. of Minnesota Press, 1996.

2 G. Mosse, The Image of Man: The Creation of Modern Masculinity, New York, Oxford, Oxford UP, 1996, p. 155-180 ; L. Benadusi, The Enemy of the New Man: Homosexuality in Fascist Italy, transl. S. Dingee, J. Pudney, Univ. of Wisconsin Press, 2012, p. 11-30.

3 B. Russell, Portraits from Memory III, Allen & Unwin, p. 107 ; E. Seillière, D.H. Lawrence et les récentes idéologies allemandes, Boivin, 1936 ; M. Surya, Georges Bataille, La mort à l’œuvre, Paris, 1992, p. 162, 273.

4 W. Reich, La psychologie de masse du fascisme, Paris, Payot, 2001 ; « Qu’est-ce qu’un collaborateur ? », Situations III, Gallimard, 1949, p. 58.

5 K. Millett, Sexual Politics, Virago, 1970 ; S.R. Suleiman,« Bataille in the Street: The Search for Virility in the 1930s », Critical Inquiry, 21: 1, 1994, p. 61-79.

6 F. Liffran (dir.), Rome, 1920-1945 : le modèle fasciste, son Duce, sa mythologie, Paris, Autrement, 1991 ; J. Nelis, From Ancient to Modern: the Myth of Romanità during the Ventennio Fascista, Belgisch Historisch Instituut te Rome, 2011.

7 « Democracy », Phoenix I, Heinemann, 1936, p. 704.

8 OC (Œuvres complètes, Gallimard, 1970) I, p. 340.

9 Le Collège de sociologie, Folio, p. 313, 314 et 308.

10 L’Amant de Lady Chatterley, trad. F. Roger-Cornaz, Le livre de poche, 1961.

11 OC XI, p. 61-62.

12 OC II, p. 228.

13 Malaise dans la civilisation, Œuvres XVIII, PUF, 1994.

14 La Verge d’Aaron, Gallimard, trad. F. Roger-Cornaz, 1985.

15 Fantaisie de l’inconscient, trad. C. Mauron, Delamain et Boutelleau, 1932.

16 OC XI, p. 451.

17 La psychologie de masse du fascisme, op. cit.

18 OC I, p. 302.

19 OC II, p. 337.

20 Apocalypse, CUP, 2002, p. 68.

21 Femmes amoureuses,trad. M. Rancès et G. Limbour, Gallimard, 2002.

22 Promenades étrusques, trad. Th. Aubray, Gallimard, 1949.

23 Crépuscule sur l’Italie, trad. A. Belamich, Gallimard, 1985.

24 Cf. Histoire de l’œil in Romans et récits, Pléiade, 2004.

25 OC VII, p. 189.

26 OC II, p. 140.

27 L’Œil pinéal, OC II, p. 21-50.

28 OC I, p. 358.

29 Fantaisie de l’inconscient, op. cit.

30 Ébauches du Fascisme en France, OC II, p. 237.

31 L. Benadusi, The Enemy of the New Man, op. cit.

32 « The search for virility in the 1930s », op. cit.

33 F. Santoro L’Hoir, The Rhetoric of Gender Terms, "Man", "Woman" and the Portrayal of Character in Latin Prose, Brill, 1992 ; E. Gunderson, Staging Masculinity, The Rhetoric of Performance in the Roman World, Univ. of Michigan Press, 2003.

34 P. Veyne, Sexe et Pouvoir à Rome, Tallandier, 2005 ; J.-N. Robert, Éros romain, Sexe et morale dans l’Ancienne Rome, Les Belles Lettres, 1997.

35 The History of Men, Essays on the History of American and British Masculinities, State Univ. of New York Press, 2005, p. 38 sq.

36 OC II, p. 194 sq.

37 « Blessed Are the Powerful », Phoenix II, Heinemann, 1968, p. 436-443.

38 Studies in Classic American Literature, CUP, 2003, p. 334 sq.

39 The Plumed Serpent, CUP, 1987, p. 310.

40 OC I, p. 356.

41 « Attraction et répulsion », Collège de sociologie, p. 128 sq.

42 Le Prince, préface de B. Mussolini, Paris, Hellen et Sergent, 1928, chap. XXV.

43 L’infinitif pouvoir est en français dans le texte. « Blessed are the Powerful », Phoenix II, New York, Viking Press, 1976, p. 439.

44 Ibid., p. 443.

45 Ibid., p. 438.

46 OC II, p. 189.

47 La Part maudite, OC VII et VIII.

48 OC II, p. 196.

49 L’Amant de Lady Chatterley, op. cit., p. 230.

50 « Architecture », OC I, p. 171.

51 OC I, p. 258-270.

52 « L’apprenti sorcier », Collège de sociologie, p. 305.

53 OC I, p. 461-463.

54 OC II, p. 191.

55 Movements in European History, CUP, 1989.

56 Promenades étrusques, op. cit.

57 Trad. J. Dalsace, Drieu la Rochelle, Gallimard, 1986.



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- Auteur : Juliette Feyel
- Titre : Le phallus latin et la libido dominandi fasciste d’après D.H. Lawrence et Georges Bataille
- Date de publication : 09-11-2015
- Publication : Revue Silène. Centre de recherches en littérature et poétique comparées de Paris Ouest-Nanterre-La Défense
- Adresse originale (URL) : http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=comm&comm_id=155
- ISSN 2105-2816