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COLLOQUES


POUR UNE ETUDE RAPPROCHEE DU GUEPARD DE GIUSEPPE TOMASI DI LAMPEDUSA


Des énigmes au lapsus: histoire d’un crime (III, 110-117)

Claudine Le Blanc


Le passage1 s’ouvre sur une histoire de fourmis : Don Fabrizio est à la chasse avec Don Ciccio l’organiste, ils se reposent après une collation et sont « sur le point de s’endormir » quand l’affairement de fourmis attirées par les restes du pique-nique détourne le prince du sommeil par « quelques associations d’idées qu’il serait inopportun de préciser » et entraîne chez lui la remémoration des « jours du Plébiscite ».

La critique évoque à ce sujet l’écrivain sicilien Giovanni Verga et sa nouvelle Fantasticheria2 (1880) où le narrateur invite son interlocutrice fortunée à « se faire petit[e] » comme une fourmi pour percevoir « les humbles raisons qui font battre les cœurs » des pêcheurs d’Aci-Trezza. La vibrante compassion du narrateur de Verga est cependant bien étrangère au narrateur de Lampedusa, et un détour par le célèbre conte fantastique chinois de l’époque des Tang, « Rêves de fourmis » de Li Gongzuo, s’avérerait autrement éclairant. Son protagoniste endormi rejoint par la cavité d’un arbre un monde en tous points semblable au monde humain, où il passe plus de vingt années oniriques et fait une brillante carrière qui finit par susciter animosité et suspicion ; retourné dans le monde des humains, il découvre au pied de l’arbre une fourmilière où il reconnaît, toutes petites, chacune des caractéristiques du monde qu’il a quitté. Le conte s’achève par un quatrain : « Au faîte des honneurs ils ont grimpé, / Détenant le pouvoir de tout ruiner. / Vus de haut, ils paraissent si petits ! / En quoi se distinguent-ils des fourmis3 ? ». Ce conte, en dépit de son exotisme, entre remarquablement en résonance avec les pages qui nous intéressent et aident à en saisir le ressort, sur trois points au moins : le parallèle entre les fourmis et les hommes qui n’est pas seulement d’ordre allégorique, mais qui est révélateur chez les hommes de comportements animaux et minuscules ; la question de savoir dès lors ce qu’il en est des grands animaux dans un monde de fourmis, des Guépards, par exemple : échappent-ils à la vanité et à l’illusion ? quelle est la nature de leur point de vue4 ? ; la dimension de l’inconscient enfin : le personnage chinois rêve des fourmis ; le prince Salina, lui, est tenu en éveil par des fourmis, mais entraîné par le mécanisme de l’association d’idées dans le souvenir d’un passé récent qui à bien des égards ressemble à un mauvais rêve.

Le passage se situe au début de la IIIe partie du roman, datée « Octobre 1860 ». L’automne est arrivé à Donnafugata, et Don Fabrizio, en bon Guépard, se livre quotidiennement à la chasse. Mais il est précisé d’emblée qu’il n’y a presque rien à chasser : « même pour les meilleurs tireurs il est difficile d’atteindre une cible qui n’est presque jamais là » (p. 97). Aussi l’évocation de la chasse, engagée dès le début de la partie III, ne cesse-t-elle de digresser, et le récit multiplie-t-il les retours en arrière : d’abord les soucis de Don Fabrizio en général depuis deux mois (p. 99-102), déjà comparés à « des fourmis à l’abordage d’un lézard mort » (p. 99) et qui tiennent au fait que le Guépard, pour la première fois, ne peut balayer « les difficultés d’un revers de sa patte » (parmi ces soucis sont mentionnés « les scrupules et équivoques du Plébiscite », p. 100) ; puis, de façon plus précise, la scène produite « le soir précédent » par la lettre de Tancredi (p. 102-107). La longue analepse sur « les jours du Plébiscite », qui occupe les pages 110 à 117 s’inscrit donc dans la continuité de ces retours en arrière, tous caractérisés par la contrariété. Elle s’en différencie cependant : d’une part, il s’agit cette fois d’une remémoration au sein de la diégèse, effectuée non par le narrateur, mais par le personnage ; d’autre part elle n’est pas consacrée aux manœuvres matrimoniales de Tancredi, personnage fictif, mais à un événement historique majeur pour l’histoire de la Sicile : la consultation organisée le 21 octobre sur l’annexion au Piémont du royaume des Deux-Siciles, dite « Plébiscite ».

La question est donc : pourquoi raconter par le biais d’une analepse cet épisode capital, événement historique qui consomme l’annexion de la Sicile, qui concerne tous les villages et villes de Sicile et n’est donc en rien une action éloignée, telle l’arrestation de Garibaldi dans l’Aspromonte, en Calabre, en 1862, rapportée par le général Pallavicino (en fait Pallavicini) lors du bal, partie VI, ou encore le siège de Gaète, port du Latium, par le général piémontais Cialdini, dont il est fait mention à la deuxième ligne de notre passage ?

La résolution d’une énigme

Une mise au point historique s’impose sans doute pour commencer : une des caractéristiques de l’unification italienne, qui fut le fait d’élites intellectuelles et libérales, a été la pratique de la consultation de la population (au sens propre, plébiscite, du latin plebiscitum, de plebs « plèbe, peuple » et scitum « décision, décret »), au fur et à mesure des victoires militaires remportées : en mars 1860 en Émilie et en Toscane, en octobre à Naples et en Sicile, en novembre en Ombrie, les Marches, en Vénétie, etc. Or, il s’agissait d’une pratique tout à fait étrangère à la population italienne majoritairement rurale, très peu instruite et profondément religieuse. Fortement influencés par les notables locaux, grands propriétaires globalement favorables à une évolution permettant le développement de leur activité économique, les résultats furent ceux de plébiscites au sens péjoratif du terme : ainsi, en Sicile, à la question : « Voulez-vous une Italie une et indivisible avec Victor Emmanuel comme roi constitutionnel et ses descendants légitimes ? », 432 053 répondirent oui et 667 non.

Si le récit des historiens offre donc a posteriori un élément de réponse à la question posée, la fiction dans notre passage, qui s’achève par la proclamation des résultats à Donnafugata (« Inscrits 515 ; votants 512 ; « oui » 512 ; « non » zéro), propose quant à elle une élucidation de ce qui s’est passé, en un récit qui ne saurait être celui des faits dans leur succession chronologique et logique, mais celui d’un retour sur des événements obscurs et incompréhensibles. Tel est en effet le tour que prend le récit. Il s’agit pour Don Fabrizio de résoudre une énigme : « ces journées lui avaient laissé plusieurs énigmes à résoudre ; à présent, devant cette nature qui, à part les fourmis, s’en fichait de toute évidence, il était sans doute possible de chercher la résolution de l’une d’entre elles. » (p. 100-111)

Le prince pose donc une question à Don Ciccio : « Et vous, Don Ciccio, comment avez-vous voté le jour du Vingt et un ? ». Or, cette question n’a pas a priori lieu d’être, puisque tout le monde a voté oui, ce que le prince sait – et qui signifie qu’il n’y a pas eu la moindre expression politique singulière. Don Ciccio répond : « Vous savez déjà qu’à Donnafugata tout le monde a voté pour le ‘oui’ » (p. 111), ce qui est confirmé par la proclamation des résultats, p. 117. Le passage s’inscrit donc dans le temps suspendu d’une répétition, celle du succès total de la consultation (« tout le monde a voté oui ») qui est aussi le temps d’un retardement : la réponse effective de Don Ciccio est repoussée après la fin de l’extrait, p. 118 : « Moi, Excellence, j’avais voté ‘non ‘. ‘Non’, cent fois ‘non’ ».

Avant même cette réponse, pour Salina, et c’est là que se situe l’enjeu du passage et le sens (un des sens, du moins) de la focalisation sur le prince, l’énigme réside dans la discordance entre deux souvenirs, dont l’évocation successive s’ouvre comme il se doit au plus-que-parfait. « Avant le vote » (p. 111-113), parmi les nombreuses personnes venues « demander conseil » au notable qu’il est, le prince « avait eu [aveva avuto] l’impression pénible mais nette » qu’une dizaine au moins voteraient « non », voire une trentaine, en comptant les électeurs « n’ayant même pas songé à se montrer au Palais » (p. 113). Mais « [l]e jour du Plébiscite » (p. 113-117) qui « avait été [era stato] venteux et couvert », tous ont voté « oui ».

Le Prince ne résout l’énigme qu’à la page 119, avec la réponse de Don Ciccio ; mais le récit qui est fait aux p. 113-117, où la focalisation cette fois varie – comme dans d’autres endroits du roman, la focalisation globale sur le Prince intègre nombre d’éléments qui ne peuvent manifestement pas être pris en charge par lui, tels que la taverne, p. 14, ou le soir avec la venue des filles de joie et la fermeture du bureau de vote, car rien ne dit que le Prince était présent à la proclamation des résultats : c’est le « on » qui domine alors dans le texte, traduisant des tournures passives ou pronominales en italien5 – le récit, donc, a déjà apporté au lecteur la clé, pour peu que celui-ci se soit montré attentif. Ce n’est pas, en effet, que les électeurs hésitants, tel Don Fabrizio lui-même, aient finalement opté pour le « oui », sous l’influence éventuelle du Prince ou des quelques « étrangers » venus prêcher la bonne parole auprès des villageois, ces « visages étrangers » (p. 113), mentionnés de nouveau entre guillemets6 p. 114, « étrangers » venus de Girgenti, c’est-à-dire Agrigente sur la côte méridionale de la Sicile. L’administrateur du domaine, don Onofrio, vote certes comme le Prince lui a dit de faire, mais de mauvaise grâce, « avec la bonne grâce d’un enfant qui boit son huile de ricin. » (p. 115) Mais personne n’a convaincu personne : le passage met en scène un échec généralisé de la parole qui culmine p. 116 dans la sentence de don Calogero – « les grandes joies sont muettes » –, sur l’ironie de laquelle il faudra revenir. Non seulement Salina (« Il s’était rendu compte que beaucoup n’avaient pas été convaincus par ses paroles », p. 112), mais les partisans de Victor Emmanuel trouvent face à eux des paysans « muets, abrutis » (p. 114). D’où le parti pris par les « étrangers », rapporté dans la proposition quelque peu sibylline qui clôt le premier paragraphe de la page 114 : « ils [les paysans] se taisaient tellement que ce fut sans doute alors [nous commenterons plus tard la parenthèse] que les “étrangers” décidèrent de placer, dans les arts du Quadrivium, les Mathématiques avant la Rhétorique. » La référence au système de l’enseignement médiéval (Quadrivium des quatre sciences mathématiques : arithmétique, musique, géométrie, astronomie) signifie concrètement qu’à défaut de rhétorique, on a eu recours au calcul, bref qu’on a truqué les comptes, qu’on a triché. Telle est la résolution de l’énigme, mais ce qui est remarquable, c’est qu’elle est donnée incidemment, de façon assez alambiquée, et même erronée, puisque la rhétorique ne fait pas partie du Quadrivium, mais du Trivium, et qu’on ne sait s’il faut attribuer cette erreur au Prince astronome ou à l’auteur lui-même.

L’énigme du prince est donc bien une « énigme historique » (p. 111) ; elle met en jeu le destin collectif de la Sicile, marqué par ce qui sera qualifié plus loin de « mutilation des âmes » (p. 118) et de « crime » fondateur (p. 121) : « les Sedàra, tous ces Sedàra, depuis celui minuscule qui violentait l’arithmétique à Donnafugata jusqu’aux plus grands à Palerme, à Turin, n’avaient-ils pas commis un crime en étranglant ces consciences ? ». Le narrateur poursuit : « Don Fabrizio ne pouvait pas le savoir alors, mais une partie de cette indolence, de cet acquiescement pour lesquels pendant les décennies qui suivraient on allait vitupérer contre [sic] les gens du Sud, eut son origine dans l’annulation stupide de la première expression de liberté qui se fût jamais présentée à ce peuple. » Phrase capitale qui, à la différence d’autres propos dans le roman pointant une essence sicilienne de toute éternité, énonce une origine précise, historique, au malheur présent de la Sicile. Tel est le sens du recours au genre du roman historique dans Le Guépard, mis en évidence dans ce passage par le lapsus de don Calogero se trompant d’un siècle (p. 116) et faisant ainsi surgir le présent du lecteur qui, pour être latent, n’en est pas moins le véritable enjeu : le Plébiscite passé ne voile pas complètement l’allusion au référendum constitutionnel de juin 1946, où le peuple fut de nouveau consulté pour décider de la forme du nouveau régime, républicain ou monarchique, et dont les résultats suscitèrent de vives contestations, en Sicile notamment et plus généralement dans les territoires de l’ancien Royaume des Deux-Siciles.

Un temps onirique

Remarquons cependant que le passage qui nous intéresse n’adopte pas un ton accusateur semblable à celui de la p. 121 ; seule la langue de bois des libéraux est dénoncée, dans l’épisode des filles de joie et avant, dans la satire des très humaines fourmis. Le crime est dit, mais à mi-voix, d’une autre façon, par un récit singulier qui est tout à la fois récit de temps de mort, et récit d’une envahissante trivialité.

Que le récit du jour du Plébiscite ait un caractère funèbre est assez manifeste : le temps « couvert » (p. 113), « l’air sévère » du Prince en tenue de deuil, la « redingote [terme français dans le texte] noire » de deuil portée pour les obsèques du roi Ferdinand (p. 114), le « corbillard invisible » que semble suivre Don Fabrizio, les biscuits « endeuillés » (p. 115), la servante « lugubre » et l’obscurité finale (p. 117) sont autant de signes du deuil.

Mais il faut être sensible au fonctionnement de certains éléments de ce vaste réseau métaphorique. Le corbillard n’est pas qu’une image dans le texte, il est présent dans la scène comme « invisible », de même que la foule « invisible », p. 117. Autrement dit, la scène est à la fois réelle, et déréalisée, autre, marquée par des transformations et déguisements divers (des chapeaux en bulletins de vote, p. 113, des chants lombards en cantilènes arabes, ibid., des filles de joie en « aimables représentantes du beau sexe », p. 116). Cette Sicile grise et ventée, ces personnages fantomatiques, muets, monosyllabiques comme ce « oui » attendu d’eux, inscrivent tout le passage dans un temps de mort et de deuil généralisé, déconnecté d’un décès précis, un temps hors-temps, déréglé, où les prostituées se montrent sur la place avant le coucher du soleil (p. 116), ou le chromo de Victor Emmanuel est « (déjà) » en bonne place (p. 115), où les biscuits offerts sont déjà rances.

Le vent, véritable leitmotiv, achève de donner au passage son caractère singulier : peu présent jusqu’ici dans le roman, le vent est apparu dans la scène de chasse de la IIIe partie comme un grand mélangeur (« il universalisait les odeurs d’excrément », p. 109). Ce vent démocratique évoqué déjà deux fois p. 111, pour sa poussée sur le cadavre d’un lapin suspendu à une branche, et pour son « bavardage », est omniprésent dans le récit du jour du Plébiscite, jour « venteux » (p. 113) où le Prince doit se protéger les yeux d’un « vent mauvais » susceptible de provoquer une conjonctivite chez lui (p. 114), et qui s’achève dans l’obscurité, le « vent éteign[ant] sans délai » les candélabres tenus par deux gamins lors de la proclamation des résultats (p. 117). Opposé au souffle de l’esprit, accompagnant une parole anonyme où les mots ne sont pas énoncés, mais bondissent comme des animaux sauvages (« des adjectifs chargés de superlatifs et de consonnes doubles rebondissaient et se heurtaient dans la nuit d’un mur à l’autre des maisons », p. 117), ce vent est aussi un fouet qui révèle le caractère fantasmatique d’une « journée fouettée par un vent impur » (p. 114). Anticipant la IVe partie, où le lecteur apprend qu’« à vrai dire, le fouet semblait être l’objet le plus fréquent à Donnafugata » (p. 169), le vent du fantasme fait du jour du Plébiscite la continuation sans plaisir et contre toute décence du masochisme des ancêtres que révéleront les explorations secrètes du palais par Tancredi et Angelica.

Avec ses déplacements, son étrangeté à la perception classique du temps, son relâchement de la censure, la scène semble ainsi obéir à une logique onirique, et peut faire penser au rêve de Descartes où celui-ci est entravé dans ses déplacements par un vent violent, rêve commenté par Freud dans une lettre de 1929 à Maxime Leroy7 que connaissait peut-être Lampedusa, dont l’épouse était psychanalyste. Lampedusa diagnostique d’ailleurs chez Don Fabrizio, comme Freud chez Descartes, de violents « conflits intérieurs » (p. 115). Quoi qu’il en soit, ce traitement de la scène du Plébiscite, entre associations d’idées et lapsus, se fait explicitement sous le signe de l’inconscient, et est une manière éloquente de mettre au jour la vérité de l’événement historique qui, précisément, ne saurait en être un, car pour qu’il y ait histoire il faudrait qu’il y ait un temps orienté, porteur de progrès possible. Or, dans le hors-temps de l’« autre scène » où on célèbre une deuxième fois les funérailles d’un Roi qui n’était lui-même que « grand appel inconscient à la miséricorde » (p. 114), où le futur est déjà présent, non seulement par le lapsus du Maire, mais par l’explication qu’en donne le narrateur (« un de ces lapsus dont Freud expliquerait le mécanisme quelques décennies plus tard », p. 116 ; on pourrait aussi citer la parenthèse « (comme le racontera plus tard Don Fabrizio) », p. 114), il n’y a que des pulsions, pulsion de mort, pulsion brutale de vie, en deçà de tout calcul et de toute manigance, cristallisées dans les « belles mains rapaces » d’Angelica (p. 117), et préfigurées par les fourmis, « surexcitées par le désir de s’annexer » un peu de nourriture, mais qui donnent à cette excitation la forme d’une exaltation sublime (« elles exaltaient la flore séculaire et la prospérité future de la fourmilière… », p. 110).

Aussi la très forte trivialité du passage n’est-elle pas surprenante : plus encore que dans d’autres parties du roman à l’esthétique naturaliste prononcée, se déploient ici, non censurés, le corps et ses fluides : « salive » (p. 110) ; « sang », « urines » (p. 112) ; graillons et crachats, sécrétions de la conjonctivite (p. 114) ; « mal de ventre », « défécation de mouches » (p. 115), rossolis10 visqueux et écœurants (p. 116). La pourriture est sur le grain de raisin convoité par les fourmis, mais aussi dans l’air, sans issue : « sans vent, l’air aurait été un étang putride, mais […] les coups de vent assainissants traînaient aussi derrière eux beaucoup de cochonneries » (p. 114). Les jeunes libéraux chantent « [a]u milieu des papiers sales et des ordures » (p. 113). Les héros historiques disparaissent sous leurs poils : Garibaldi et Victor Emmanuel « fraternisaient […] à travers la prodigieuse luxuriance de leurs poils qui réussissaient presque à les dissimuler », p. 115). Les grands projets politiques ont pour objet des égouts (p. 116). Les femmes du jour sont les prostituées, et Angelica. Et la domination des puissants demeure parce qu’elle est d’abord physique : « [Don Fabrizio] fut surpris en voyant que tous les membres du bureau se levaient lorsque sa stature remplit tout entière la hauteur de la porte ; on écarta quelques paysans arrivés avant lui et qui voulaient voter » (p. 115)…

Un récit chiffré et déchiffré à la fois

Le récit du jour du Plébiscite entraîné par les interrogations et la remémoration du Prince se focalise donc moins sur le crime des libéraux que sur l’imposture plus grande encore de l’illusion démocratique que révèle la dimension onirique de la scène. Mais ce récit n’est pas pour autant un récit de rêve car, on l’a vu, le chiffrement est presque toujours explicité comme chiffrement, et déchiffré. L’inconscient est présent, mais aussitôt présenté dans ses manifestations les plus connues, systématiquement indiquées : associations d’idées, même si le narrateur prétend « inopportun » de les préciser (p. 110), lapsus. Cette extrême explicitation, accompagnée d’une ironie généralisée, fait du passage un objet curieux, pas toujours très subtil et assez problématique, car si l’histoire est le lieu où l’homme est dépossédé de lui-même quand bien même il croit en être le maître, quel homme peut énoncer cela ? Et comment ?

Ce n’est pas Salina, du moins pas complètement, pas immédiatement – d’où cette variation de la focalisation que nous avons évoquée déjà. Le narrateur complète et anticipe, l’exemple le plus remarquable étant la parenthèse p. 114 : « (comme le raconterait plus tard Don Fabrizio) ». L’impression sur le lecteur est cependant trompeuse, et explique la confusion souvent faite, pour le roman entier, entre le point de vue du personnage qui reste dominé par des impressions, en général pénibles (« impression pénible mais nette », p. 113 ; « pensées […] désagréables comme toutes celles qui nous font comprendre trop tard les choses », p. 114), et celui du narrateur. La confusion est d’ailleurs soigneusement entretenue : on note que l’administrateur du domaine est nommé p. 115 « Don ’Nofrio », avec une élision caractéristique de la langue orale, alors qu’il est nommé p. 114 « don Onofrio Rotolo ». Qui parle donc ici8 ? On note également les guillemets (présents aussi bien dans le texte italien) en bas de la p. 113 et en haut de la 114 « visages étrangers », « houe », « étrangers », et la forme dialectale zzu pour zio, « oncle » (p. 113).

De façon générale, le passage fait entendre des voix, celles des habitants (« et non, comme on voulut le dire, en hommage tardif au drapeau des Bourbons », p. 116), de don Calogero (« prendre un petit verre », p. 115 ; « comme dit don Calogero, les grandes joies sont muettes », sans guillemets cette fois, p. 116), mais aussi des « étrangers », cités citant le poète et penseur Giacomo Leopardi au bas de la p. 113 (« magnifiche sorti e progressive », entre guillemets, mais non en italique dans le texte original). L’effet n’est pas pour autant polyphonique, car ces voix trompées ou trompeuses, hypocrites, mensongères contribuent à construire l’ironie du passage, qui naît de l’incongruité des propos tenus, et révèle par là leur imposture, la falsification du réel qu’ils opèrent : le vers de Leopardi s’applique à la mort (à l’unisson de la tonalité générale du passage), et non à un avenir radieux ; l’article du Giornale di Trinacria retient la présence de femmes en taisant ce qu’elle sont et, surtout, en étouffant leur revendication féministe. Or, ce procédé de citation est systématisé par la narration qui, par le recours à la langue étrangère, ou à la métaphore impropre, ou encore aux parenthèses, ne cesse de créer un écart avec ce qu’elle mentionne, et vient miner toute illusion, toute possibilité de croire en une sincérité, en une univocité des choses. Le latin ad limina Gattopardorum, calque de ad limina apostolorum, le français redingote auquel font écho la ventrière tricolore de Sedàra « et tout le reste [e tutto] » (p. 116) dénoncent les postures, les faux-semblants des actes, des rites, des croyances. Il en va de même du tableau donné p. 112-113 des calculs complexes des « pèlerins » du Guépard, qui présente dans une arborescence impitoyable un univers où la trivialité est de plus en plus présente : « ces pèlerins […] d’autres […] soit par foi religieuse […], soit [par dépit de n’avoir pas su saisir l’occasion offerte par le changement politique], soit [parce que volés et cocufiés dans le changement de régime] ». On relèvera l’ironie mordante de la comparaison finale des cornes de cocus « librement volontaires comme les troupes garibaldiennes ou par recrutement forcé comme les régiments bourboniens » : allusion doublement ironique aux exactions commises dans ce qui est bien une guerre, et à la représentation idéalisée de l’enthousiasme des partisans de Garibaldi – et même triplement ironique si l’on se souvient que le prince à la fin de la première partie constatait une ressemblance entre Garibaldi et Vulcain, « un cocu » (p. 51). La mention initiale de la férocité du général Cialdini piémontais lors du siège de Gaète rappelait d’emblée la nature des événements en cours ; la parenthèse p. 112 a la même fonction : « Révolution (c’était ainsi que l’on désignait encore dans cet endroit reculé les changements récents) ». Rétrospectivement, Don Fabrizio, qui ne raisonne pas différemment de ses « pèlerins », n’échappe pas à l’ironie : « que ce soit en raison du fait accompli […], devant la nécessité historique, ou en considérant… » (p. 114). Car l’ironie elle-même, dont ne sont pas dépourvus les paysans au « machiavélisme inculte » (p. 112), est mise en échec : certains « interprétaient ses raisonnements [ceux du Prince] comme des sorties ironiques [uscite ironiche] afin d’obtenir un résultat pratique opposé à celui suggéré par ses paroles ; ces pèlerins (et c’étaient les meilleurs) étaient sortis de son bureau avec des clins d’œil, pour autant que le respect le leur permettait, fiers d’avoir pénétré le sens des paroles princières et se frottant les mains pour se féliciter de leur perspicacité juste à l’instant où celle-ci s’était éclipsée. » (p. 112)

Cette dernière phrase peut être analysée comme un souvenir de Don Fabrizio. Il n’en va pas de même des généralités qui précèdent à propos des Siciliens « à cette époque » : « Comme des cliniciens très habiles […] les Siciliens finissaient par tuer le malade, c’est-à-dire eux-mêmes, en raison de l’astuce très raffinée qui n’était presque jamais appuyée sur une connaissance réelle des problèmes ou, du moins, des interlocuteurs » (p. 112), où se manifeste la présence constante dans le récit d’une instance ironique supérieure dotée, elle, selon toute apparence, de la « connaissance réelle des problèmes ou, du moins, des interlocuteurs ». Tout le récit est en effet mené par un narrateur omniscient, qui propose, tel Dieu, un tableau des Siciliens et de l’histoire de la Sicile sub specie aeternitatis, qui peut mentionner le siège de Gaète qui ne commencera qu’en novembre (le 5), proposer au sujet de la lucidité, précisément, une sentence de moraliste (« Ces pensées étaient désagréables comme toutes celles qui nous font comprendre trop tard les choses », p. 114), ou évoquer une année 1961 postérieure à la rédaction du roman (et à la mort de l’auteur, d’ailleurs).

Ce narrateur qui se confond avec l’auteur d’un roman de l’après-coup, fort d’un savoir désormais manifeste, est donc celui qui chiffre et déchiffre à la fois pour le lecteur l’histoire du Plébiscite. La posture surplombante où les hommes apparaissent comme des fourmis gesticulantes – à deux reprises seulement cette condescendance se nuance d’un peu de compassion, vis-à-vis des « humbles gens » dans le troisième argument du Prince pour inviter à voter ‘oui’, et vis-à-vis des « pauvres filles [de joie…] raillées et chassées », p. 1169 – rejoint au fond la distance indifférente de la nature qui « s’en fichait de toute évidence », dans une dévaluation de l’humanité : pour le narrateur comme pour don Ciccio la confiance semble bien ne pouvoir être accordée qu’aux êtres dépourvus de langage articulé (p. 111), d’où l’on pourra déduire l’impossibilité de toute politique. Mais il faut ajouter que le narrateur se trouve en mesure de tenir sa position toute-puissante parce qu’au fond déchiffrer le jour du Plébiscite est le même geste que le chiffrer, puisque c’est, au sens propre, y donner à voir le règne du chiffre : celui des comptes truqués, du calcul universel, qu’il s’agisse des paysans machiavéliques, des envoyés piémontais, du Prince lui-même amateur de mathématiques, comptabilisant les « non » probables, ou alternant entre un « oui » et un « non » (p. 115). Le passage apparaît, quand on y prête attention, envahi de chiffres : dates (« Vingt et un », p. 111 ; « trois ans auparavant », p. 114 ; « 1961 », p. 116), horaires (« quatre heures », p. 114, « huit heures », p. 117), nombre de personnes (« trentaine », « deux ou trois ‘visages étrangers’ », p. 113 ; « trois ou quatre filles de joie », p. 116, « deux gamins », p. 117), sommes d’argent (« deux mille lires », p. 116), en soi peu significatifs, mais qui prennent un relief particulier si on y ajoute non seulement les résultats du vote, mis en évidence par la disposition typographique, mais aussi les « douze petits verres » de rossolis : « quatre rouges, quatre verts, quatre blancs » (p. 115-116), et la numérotation dans le monde des fourmis progressistes, qui connaissent une « fourmilière numéro 2 sous le chêne-liège numéro 411 » (p. 110). Même les lettres sont objets de comptage : les consonnes qui rebondissent dans la nuit sont « doubles » (p. 117). De ce point de vue, « le pauvre Roi Ferdinand », seul à appartenir encore à un monde de l’hyperbole, et non du chiffre (« des fleuves de paperasses », p. 114), a bien fait de mourir, en effet.

On pourrait se demander quel effet produit cette démonstration elle-même appuyée de la grossièreté généralisée qu’emblématise le mode de reproduction bon marché du chromo (p. 115). La « symbolisation naïve » des verres de don Calogero aux couleurs du nouveau drapeau diffère-t-elle profondément de l’écriture qui la rapporte, dont l’ironie continue ne craint pas les figures appuyées (l’hypallage « mains patriotiques » p. 115), ou contournées (la métaphore de la veine du sourire dans « cette symbolisation naïve du nouveau drapeau veina d’un sourire le remords du Prince », p. 116) ? Il est vrai que le roman de Lampedusa qui joue tant avec le temps historique fut en définitive un roman tardif et posthume, publié dans une version que l’auteur ne maîtrisait plus.

Laissant la question ouverte, qui est peut-être aussi celle d’un anachronisme de l’écriture, on conclura avec une autre image du passage, celle, au début, des chiens de chasse endormis « étendus et aplatis comme des découpages » (p. 111). Cette anticipation de la forme ultime du chien Bendicò dans la dernière partie, « petit tas de fourrure mitée » (p. 281) un instant reconstitué dans sa chute en « quadrupède aux longues moustaches » (p. 293) contribue à intégrer le récit du Plébiscite à l’ensemble d’un récit où l’homme se retrouve dans l’histoire comme jeté en un lieu de pulsions autant que de calculs qui le dépossèdent de lui-même. Mais elle désigne aussi précisément l’enjeu du passage que nous avons commenté. « L’Italie était née à Donnafugata pendant cette sombre soirée », lit-on à la page qui suit, p. 118 : autre découpage, dont l’auteur met ici en fiction la genèse coupable, selon des procédés dont on aura tenté d’éclairer la complexe abondance en s’arrêtant sur ce passage, ainsi découpé.

 

 

 

1 Le passage commenté débute à «Si un coup de fusil», p. 110 et s’achève à «depuis toujours.», p. 117

2 Celle-ci est traduite en français sous le titre « Rêverie » dans le recueil Cavalleria rusticana et autres nouvelles siciliennes, tr. Béatrice Haldas, Les Belles Lettres, 2013, p. 67-74.

3 Histoires extraordinaires et récits fantastiques de la Chine ancienne, tr. André Lévy, GF, 1993, p. 94.

4 « Las ! si l’étrange comportement des fourmis nous est impénétrable, combien le sont plus encore les transformations des grandes créatures que recèlent les bois et les montagnes ! », ibid., p. 83.

5 Ainsi « on prononça des discours », p. 117 [vennero pronunziati discorsi, Il Gattopardo, Milan, Universale Economica Feltrinelli, 2015, p. 121].

6 Entre guillemets également dans le texte original : « facce forestiere », ibid., p. 118-119.

7 La lettre a été publiée par celui-ci dans sa biographie de Descartes, Descartes le philosophe au masque, Paris, Les Éditions Rieder, 1929, vol. I, p. 89-90. Les rêves de Descartes, dont le récit original en latin est perdu, sont connus par la traduction qu’en donna son biographe Adrien Baillet (La Vie de Monsieur Des-Cartes, Paris, 1691). L’ensemble est proposé dans les Œuvres complètes de Freud publiées aux Puf (vol. XVIII, 1994, p. 235-240).

8 On se souviendra que la début de la troisième partie voit le narrateur dévoiler fugitivement son identité sicilienne : « don Ciccio s’estimait heureux s’il pouvait le soir jeter sur la table un lapin sauvage, qui d’ailleurs était ipso facto promu au grade de lièvre, comme on fait chez nous [come si usa da noi]. » (op. cit., p. 97)

9 Mais la compassion vis-à-vis du Roi vient trop tard (p. 114).

10 En italien rosolio : il s’agit d’une liqueur à base de pétales de rose.

11 Encore un « quatre », qui est aussi le chiffre du Quadrivium...



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- Auteur : Claudine Le Blanc
- Titre : Des énigmes au lapsus: histoire d’un crime (III, 110-117)
- Date de publication : 20-09-2016
- Publication : Revue Silène. Centre de recherches en littérature et poétique comparées de Paris Ouest-Nanterre-La Défense
- Adresse originale (URL) : http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=comm&comm_id=179
- ISSN 2105-2816