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COLLOQUES


POUR UNE ETUDE RAPPROCHEE DU GUEPARD DE GIUSEPPE TOMASI DI LAMPEDUSA


Le Prince Salina : une vision apophatique de l’Histoire (IV, 143-146 et 181-195)

Maurice Actis-Grosso


L’œuvre d’art est une vision du monde transformée par le talent romanesque en une émotion qui nous entretient de notre condition d’êtres finis et mortels. Nous pouvons amplifier une telle perspective de l’individu au contexte historique dans lequel il évolue selon le concept que les civilisations aussi sont limitées et condamnées à périr. Cela permet une double focalisation interne et externe sur l’individu qui résume en lui les caractéristiques d’une époque et sur l’époque qui produit un certain type d’individus. En l’occurrence le Prince Salina apparaît comme le fruit d’un rapport séculaire aristocratique et féodal à une monarchie de type absolutiste, au sein d’une organisation étatique nobiliaire génératrice de liens séculaires d’une pyramide sociologique spéculaire. Un choc politique et historique ébranlera cette pyramide : une révolution au sens étymologique du terme dont l’appellation italienne synthétise le caractère rénovateur, le Risorgimento ou Résurgence. Nous pouvons alors en avoir une vision globale au niveau national de l’Italie et la vision restreinte de ce phénomène au niveau régional de la Sicile. Parallèlement, la réflexion sociologique inhérente à cette période peut se limiter au cadre monarchique et à la noblesse selon le même processus de focalisation : monarchie des Bourbons d’Espagne versus monarchie de Savoie et survie et adaptation de la noblesse sicilienne dans le cadre d’une nouvelle structure étatique, mais toujours d’essence aristocratique dans lequel s’insère l’ascension d’une bourgeoisie toujours plus puissante.

Au niveau intrinsèque individuel du Prince Salina s’impose alors une redéfinition identitaire qui épouse une réflexion historico-sociologique sur son propre statut ainsi que sur la raison d’être de son propre milieu social : une réflexion sur les mythes et les métamorphoses de soi et des circonstances historiques à l’origine de la suprématie sociale et politique de la noblesse sicule et de la famille princière des Salina. S’instaurent ainsi une confrontation entre des certitudes séculaires ancrées dans le passé et des innovations proprement bouleversantes par leur modernité de même que la reconnaissance par anticipation de schémas endogamiques fragilisés par des brèches exogamiques : concrètement, dans la quatrième partie du Guépard, le refus du Sénat par le Prince et l’intégration bourgeoise des Sedara dans la forteresse nobiliaire des Salina (pp. 143-146 ; pp. 181-194 in édition du Seuil 2007). Il y a donc lieu de focaliser notre attention et notre analyse sur la réaction du Prince Salina, conscience fondamentale de la trame romanesque, basée sur la perception d’une double ipséité, sociologique et historique, et sur une approche apophatique de l’Histoire.

L’apophatisme princier (du substantif grec « apophasis » issu du verbe « apophémi » : nier) n’est pas tant une approche philosophique fondée sur la pure négation — ce qui équivaudrait à limiter le processus en question à une suite de négations de ce qu’il n’est pas , soit une impossibilité à se définir positivement—, mais plutôt une définition de soi et de son microcosme endogène en réponse négative à une réalité imposée : au niveau sociologique dans le dialogue avec Sedara et au niveau historico-politique dans le dialogue avec Chevalley. Ce double apophatisme ontologique et social souligne le poids de l’héritage ancestral dans la définition de soi de l’individu face à un représentant du nouveau pouvoir économique de la bourgeoisie, mais aussi face à un représentant d’une nouvelle facette de la noblesse, double menace exogène et endogène de la suprématie aristocratique sicilienne, l’une destinée à la supplanter en la pénétrant et en la singeant , l’autre destinée à la circonscrire dans un rôle subalterne par une vision plus moderne et éclairée de la monarchie. Nous assistons donc, dans cette analyse comparative des deux extraits du roman, à l’annonce d’une défaite envisagée non seulement sous le sceau de l’Histoire et de son évolution, mais aussi sous le signe d’une inévitable substitution de classes dirigeantes indépendamment des oripeaux nobiliaires métaphoriques de cette mue historique.

Soulignons tout d’abord la place centrale des deux épisodes dans la trame narrative : au début et à la fin de la Quatrième partie, sous la précision chronologique : « Novembre 1860 », c’est-à-dire au moment de la concrétisation des hypothèses historico-politiques sur la « révolution » structurelle en cours (le Sénat) et des mouvements endogamiques souterrains sur le point de s’imposer (le futur mariage de Tancrède et Angelica). Au niveau infradiégétique de l’économie romanesque se reflète le niveau supradiégétique de la problématique de la fin d’un monde aristocratique préservé imposé par le poids de la réalité historique sur les illusions princières d’éternité. D’aucuns ont proposé à ce sujet diverses perspectives comparatives. Anna Saignes et Agathe Salha voient dans le Guépard de Giuseppe Tomasi di Lampedusa une œuvre témoin du changement, caractérisée par la volonté de recréer le passé par un témoignage sur le changement d’époque ; elles insistent sur la récurrence de certains comportements individuels et collectifs qui relativisent l’idée de rupture et de fin et mettent en évidence un aspect particulier d’un phénomène permanent de reconfiguration et d’adaptation du corps social soit « une intériorisation de la vision de la fin », fruit d’un double processus relatif à l’insertion de l’événement historique dans la trame romanesque et à la symbolisation de l’espace et du temps dans le roman. Sylvie Servoise s’intéresse au concept temporel à l’œuvre dans le volume. Elle évoque un temps dynamique, celui de la conscience du Prince, aux prises avec un mouvement historique auquel il s’adapte au prix d’une illusion qui s’apparenterait à « une fuite hors de l’histoire » au nom d’un immobilisme idéologique.

Renvoyant à un tissage des temps sur l’exemple de la perception temporelle de Fernand Braudel (un temps long, celui de l’Histoire, un temps événementiel, celui du Risorgimento, un temps social, celui de la classe aristocratique) qui tend à résorber le temps social et événementiel, ainsi que le « temps moyen » de l’histoire de la Sicile, dans le temps naturel qui devient synonyme de temps long dans l’optique du Prince comme si « l’avenir [n’était] jamais que la répétition du passé », elle synthétise à juste titre ce phénomène dans une compensation par une « temporalité dynamique » qui consiste à déchiffrer intellectuellement l’Histoire en son processus débouchant sur un équilibre précaire de « neutralisation des contraires » et sur « le temps herméneutique du déchiffrement des signes » réversible générant une lecture a posteriori du roman1.

À la lumière de ces analyses, nous sommes en droit de nous interroger sur le niveau d’acceptation du bouleversement historique en œuvre par le Prince dans les extraits considérés, entre remémoration nostalgique d’un monde enfoui et déni de la réalité en gestation. Dans la perspective des nombreux dialogues qui émaillent le volume, à quel stade réflexif renvoient les deux passages en question ? Constituent-ils une réponse probante et pragmatique à une double considération concrète d’un état de fait ou ne sont-ils qu’une itération détournée de ce même déni ?

Même si la rencontre entre Don Fabrizio et Sedara n’est pas un dialogue à proprement parler, mais une sorte de dialogue détourné où le style indirect libre laisse aisément deviner le monologue intérieur du Prince et si l’entrevue entre celui-ci et Chevalley s’apparente plus à un long monologue du protagoniste, il n’en demeure pas moins qu’une des caractéristiques du roman concerne la fonction dialogique en tant que stase narrative propice à la confession du Prince et à sa progressive prise de conscience de la situation historique vécue. Il existe même une possibilité d’élaboration d’une courbe interprétative intimement mêlée à ces épisodes, révélant autant de degrés d’appréhension du sens de l’Histoire. Dans la Première partie, les conversations du Prince et de Tancrède et du Prince et du surintendant Russo se fondent sur l’illusion d’une persistance aristocratique métamorphique pour ce qui est de la première, nourrie d’une thématique de la pérennité symbolique du privilège au moment même où l’héritage nobiliaire est en péril ; dans la seconde, sur la conscience désabusée d’une déchéance historique, une lecture apophatique met en évidence une projection anticipatoire du prisme social aristocratique modifié par une désacralisation prosaïque du processus historique en marche vers un bouleversement total du grand kaléidoscope social. Citons aussi pour mémoire, dans la Cinquième partie, la discussion entre le Père Pirrone et l’herboriste qui apparaît comme une version dialogique a minore de la conversation du Prince avec Chevalley, illustrée par nombre d’analogies thématiques et structurelles que nous pouvons résumer aux développements sur les vicissitudes la Sicile et sur l’essence de l’aristocratie.

Outre la différenciation sociologique entre plèbe et noblesse présente dans les deux cas (Tancrède versus Russo, Père Pirrone versus Chevalley), ces dialogues délimitent dans la structure romanesque l’essentiel de la problématique historico-sociale de la trame narrative, dont nous retrouvons les traces dans le double échange de la Quatrième partie. Il n’est pas jusqu’à l’épisode du plébiscite dans la Troisième partie qui ne corresponde à l’illustration pragmatique des conséquences de la théorie présente dans les précédentes conversations : une métaphore sociologique fondée sur les oxymores qui caractérise ce qui ressemble au cortège funèbre de l’ordre ancien aboutit à une désacralisation outrancière du Roman national du Risorgimento au niveau régional sicilien, en corroborant la pénétration du matériau historique dans la trame romanesque. Une telle pénétration se fait par l’incarnation à proprement parler de deux perspectives structurellement fondatrices de l’évolution de la diégèse : la symbiose sociale se concrétise en la personne de Calogero Sedara et dans l’optique du futur mariage de sa fille avec Tancrède ; l’irruption au sein du microcosme princier de l’Histoire en ébullition (avatar de « l’histoire en marche » symbolisée par le frac de Don Calogero) en la personne de Chevalley. D’un côté donc les données d’une symbiose sociale annoncée dans le mouvement asymptotique de la décadence des Salina et de l’anoblissement futur des Sedara – à travers la reconnaissance de la part du Prince d’une certaine intelligence pratique des vertus bourgeoises et la progressive intériorisation des codes sociaux nobiliaires par Sedara, premier degré de son élévation dans l’échelle sociale –, de l’autre les constatations relatives à la « terrifiante insularité spirituelle » sicilienne, source et conséquence de la décadence des Salina, prisonniers pourtant du refus du solipsisme sociologique de leur déchéance, annonce de la prévision lucide du proche avenir de leur caste face à Chevalley. Nous sommes donc en présence de deux personnages antithétiques, métonymies parcellaires individualisées de l’Histoire en marche (Sedara et Chevalley), confrontées à une figure hypocoristique de l’Histoire en marge, le Prince Salina.

Don Fabrizio répond caractériellement aux deux critères de l’identité selon Paul Ricœur : la « mêmeté » (néologisme français conçu sur l’exemple des termes allemand Gleichheit et anglais sameness) envers Chevalley et l’ipséité (Selbstheil en allemand, selfhood en anglais) envers Sedara. Ces deux concepts sont à la source de la conscience de soi. Ils permettent ainsi à l’individu de se définir par opposition aux autres selon une vision de type apophatique qui introduit une subdivision identitaire envers les deux interlocuteurs auxquels il est confronté : Sedara et Chevalley, identiques dans leurs différences et différents dans leurs similitudes. Ces deux derniers symbolisent la question du rapport à autrui en philosophie simultanément à l’inévitable altérité de la conscience dans son rapport au monde : l’ipséité en tant que regard sur le soi et l’altérité du monde comme résistance contrariante.

Si le Prince, comme tout individu, selon les termes de Vladimir Jankélévitch, un des maîtres de la philosophie apophatique, « est un être fini qui prend conscience de la limite et sort ainsi de sa prison […] tout en y demeurant captif »2, il peut le faire en étant mis à l’épreuve par les deux intervenants qui lui font face et permettent au processus introspectif qui le concerne de se mettre en branle. L’ipséité étant, selon Jankélévitch, « le fait pur et incomparable de notre existence comme personne » en tant qu’elle constitue «l’universellement humain en chaque homme », elle garantit à chacun son identité propre au cœur même du changement qui s’avère être et demeurer toujours rigoureusement indépendant de toute extériorité. Cependant, l’ipséité peut être en puissance ou en acte et donc être à l’origine d’une dichotomie, d’une forme de décentrement par rapport à soi, d’un dédoublement de la conscience lorsque s’opère un contact empirique avec le monde sensible qui implique de ce fait un travail sur soi pour aboutir à un « dépassement de soi ». Dans le cas du Prince, le caractère paradoxalement intime de l’altérité en soi n’est concevable qu’en considération d’une acceptation pleine et entière du temps sous toutes les formes déjà soulignées : « Le temps est la dimension de notre réalisation », toujours selon Vladimir Jankélévitch. Mais cette «conscience de soi » entre en contact avec le monde qui ne peut jamais être perçu que relativement à la conscience elle-même en tant qu’extériorité par rapport à soi. La conscience que nous en avons est inséparable de la conscience que nous avons de nous-mêmes et nous révèle le monde comme une nouvelle et douloureuse altérité où trouver sa propre place au prix d’une abdication de ses certitudes et de la subjectivité de sa propre représentation : nous avons là exactement la confrontation mise en scène par Lampedusa dans la Quatrième partie qui nous occupe.

Le rapport entre Don Fabrizio et Calogero Sedara illustre donc l’apophatisme social à travers l’ipséité sociologique « sédaresque ». Leur échange est fondé sur un processus de réciprocité nourri de contradictions internes et d’ambiguïtés caractérielles qui tendent à métamorphoser des différences primordiales en antithèses solubles dans une phénoménologie symbiotique ou osmotique. En effet , en nous référant aux classifications d’un spécialiste de la sociologie des élites tel qu’Eric Mension-Rigau dans son volume Aristocrates et grands bourgeois3 – version contemporaine des études d’un Guy Chaussinand-Nogaret sur les élites du XVIIIe Siècle –, nous pouvons résumer les découvertes et les conséquentes aspirations du gros bourgeois Sedara au contact de l’aristocrate Salina comme suit : les modalités de la sociabilité externe, l’atout du « capital social », les supports et composantes de la mémoire lignagère , l’apprentissage de la distinction, du savoir-vivre et des convenances, l’idéal de discrétion propre à la réserve aristocratique, enfin tout ce qui fait l’homme « poli » contre le mépris du « nouveau riche » et les stratégies familiales exogènes, cependant rendues nécessaires par les vicissitudes du temps – ces alliances dictées par l’argent appelées dans le jargon nobiliaire « alliances sonnantes ou trébuchantes ». L’ironie de ce dernier terme dans sa double acception correspond bien au cas matrimonial qui nous occupe et n’aurait pas déplu à l’ironique et désillusionné auteur du Guépard. Effectivement, si Sedara recherche « le regard d’autrui comme légitimation » de son ascension sociale en tant que future incarnation d’une classe « idéale et missionnaire alliant la richesse, le pouvoir et la codification sociale », le Prince Salina, obsédé comme ses pairs par l’importance et la conservation d’un patrimoine qui puisse perdurer, est par anticipation convaincu de la prochaine « assimilation » réussie de ces familles bourgeoises « assimilées », selon le même jargon nobiliaire, en l’occurrence les Sedara… bientôt « anoblis » par l’adjonction onomastique illusoire « del Biscotto » (sic !), illustrant de ce fait « la supériorité éprouvée par l’aristocrate vis-à-vis du bourgeois », mais «  parfois même compensée par une sorte de fascination pour sa capacité à s’enrichir »4, exactement comme l’exprime le passage sur le dialogue entre les deux incarnations sociologico-romanesques.

L’entretien entre Don Fabrizio et Calogero Sedara est conçu en diptyque : une première partie (l.1-l.48, p.p. 143-144) met en scène le thème prédominant de la décadence nobiliaire alors qu’une seconde partie (l.49-l.110, p.p. 144-146), à peu près de la même dimension, nous présente le thème antithétique de l’ascension bourgeoise dans le processus déjà souligné d’assimilation sociologique. Nous avons donc un double mouvement, involutif et ascendant, destiné à suggérer au lecteur un mouvement asymptotique correspondant à la prochaine fusion matrimoniale des deux familles au point même d’intersection osmotique des deux courbes. Il s’agit d’un passage très fortement réfléchi permettant l’analyse caractérielle et psychologique d’une interpénétration psychique des deux intervenants, elle-même spéculaire de ladite symbiose sociale. La lecture qui peut en être faite est fondée sur les interpénétrations sociales d’ordre exo/endogamiques rendues possibles par l’union entre Tancrède et Angelica. Tous deux font figure de maillons intermédiaires entre noblesse et bourgeoisie ; à double titre pour Tancrède qui, en tant que transition métamorphique infranobiliaire non seulement s’avère très proche caractériellement de son oncle le Prince (« une force d’attraction […] égale en intensité à celle du jeune Falconeri », p.145), mais aussi de Calogero Sedara dans le portrait du même Tancrède « de l’époque post-garibaldienne » aux actions « sédaresques » oblitérées par le charme aristocratique (idem). Du point de vue simultanément structurel et thématique, ce passage permet une double lecture apophatique : structurellement, malgré les pôles antithétiques qui caractérisent les deux personnages, se dégagent deux visions positives de chacun car thématiquement une vision métamorphique interne à ces deux visions transforme ladite négativité des portraits individuels en positivité de leur reflet a contrario. Plus précisément, un prisme positif relatif à chaque personnage en mutation inaugure chacune des deux parties du passage.

En effet, Don Fabrizio ressent « une curieuse admiration pour les mérites de Sedara » et pour « la rare intelligence de l’homme » alors que Sedara aussi commence à être séduit par le caractère particulier du Prince Salina qui tranche parmi les « singuliers exemplaires sociaux » typiques de sa caste (p.143, p.144). La positivité se mue alors en une inversion des valeurs et qualités inhérentes aux deux protagonistes en fonction des caractéristiques sociologiques et psychologiques de base de chacun. Ainsi le cynisme et le pragmatisme de Sedara (« affranchi des centaines d’entraves que l’honnêteté, la décence et peut-être la bonne éducation imposent », p.143), face aux « obstacles » du protocole social et du savoir-vivre de Salina, se transforment en un sens des affaires développé alors que sont soulignées la faiblesse aristocratique et son indolence coupable ; une nouvelle antithèse infradiégétique (« Les opérations que Don Calogero conseillait après avoir écouté le prince… », p.144) consacre alors la décadence nobiliaire future des Salina (« la maison Salina acquit une réputation de rapacité […] qui détruisit son prestige », idem). De la sorte, la valeur nobiliaire du Prince se voit d’emblée, malgré sa différence par rapport à ses pairs, reconduite à la singulière philosophie sédaresque, sociologiquement redoutable malgré – ou à cause de – sa profonde trivialité, concernant les « hommes-moutons » de l’aristocratie destinés à être tondus. Ce n’est qu’après la parenthèse consacrée aux similitudes entre Tancrède et ses deux « beaux-pères » que la négativité ainsi instaurée (« la mollesse et l’incapacité à se défendre qui étaient les caractéristiques de son noble-mouton prédéfini », p.145) subit sa transmutation positive en termes de « charme » et de « bonnes manières » dont la source est inhérente au caractère de Don Fabrizio (« une force d’attraction différente dans le ton, mais égale en intensité à celle du jeune Falconeri ; et encore une certaine énergie qui tendait à l’abstraction », p. 145). Là aussi, une nouvelle antithèse infradiégétique (« Lentement Don Calogero comprenait […] qu’en utilisant de pareils procédés […] sont aussi profitables pour celui qui les a bien traités », p.p.145-146) consacre l’annonce de la future ascension sociale promise à la famille et à la descendance de Sedara.

Avant que cette perspective d’anoblissement ne se réalise et que Sedara puisse troquer la minuscule de l’indice de respectabilité bourgeoise méridionale, toujours respectée dans le texte (don Calogero), en véritable indice sociologique de distinction nobiliaire (Don Fabrizio), il faudra que se produise la confrontation psychologique entre les « tares » aristocratiques – par ailleurs soulignées a contrario par le Père Pirrone dans son dialogue avec l’herboriste – découlant non d’un « défaut de pénétration », mais d’une « sorte d’indifférence méprisante à l’égard de ce genre de choses [les affaires de Prince Salina], considérées comme infimes » (p.144), et le pragmatisme violent et cynique d’une bourgeoisie triomphante à l’assaut des biens concrets et des biens symboliques de la noblesse puisqu’elle est et demeure à l’affût de « leur nom, illuminé d’un inexplicable prestige » (p.145).

Notons que les passages sur la faiblesse congénitale des nobles et sur l’opportunisme acquis des bourgeois occupent dans cet extrait un moment narratif transitoire qui adopte toute sa force par sa situation dans l’économie de la trame diégétique : il n’est pas anodin que le premier thème apparaisse après l’énumération des qualités antithétiques de Sedara dans la première partie du diptyque alors que le second thème apparaît avant l’énumération des qualités aristocratiques du Prince qui vont nourrir l’affinage de la rusticité sédaresque. De quelque manière que l’on envisage cet extrait, il est bel et bien destiné à corroborer l’inévitable phagocytose de la vieille noblesse des Salina : «  ce fut à partir de ce moment-là que débuta pour lui [Calogero Sedara] et les siens l’affinement constant d’une classe qui au cours de trois générations transforme des rustres efficaces en gentilshommes sans défense » (p. 146, souligné par nous). Une telle conclusion antagonique permet d’entreprendre une analyse psychosociologique polyédrique à partir de la nette omniprésence du protagoniste Salina qui ne se dément pas dans cet extrait comme dans tout le Guépard d’ailleurs : ce bouleversement historico-politique est observé et détaillé par l’œil scrutateur du narrateur omniscient qu’il incarne.

Malgré tous les préjugés (biographique, immobiliste, idéologique, régionaliste, voire expérimentaliste) auxquels le roman lampedusien a été en butte, il s’agit de l’unique œuvre littéraire qui trouve sa source et son sens au sein même de la classe nobiliaire qu’il étudie, selon Francesco Orlando : « le seul roman écrit par un aristocrate, sur le passé récent de sa propre classe, avec un point de vue totalement interne à celle-ci »5. Orlando précise par ailleurs que le changement de classe dominante qui avait caractérisé le XIXe siècle, abondamment illustré en littérature, alors que cette même bourgeoisie triomphante tendait à s’approprier les modèles nobiliaires par imitation plutôt qu’à se doter de modèles propres, tend à définir le Guépard, compte tenu également de sa chronologie éditoriale décalée par rapport aux dogmes déclinants d’un néoréalisme littéraire italien pourtant encore impérieux, comme l’unique exemple d’une « auto-apologie des vaincus, presque didactique du point de vue historique »6. Dans le chapitre du volume d’Orlando intitulé : « 1860 : una singolare fine d’antico regime » (« 1860 : une singulière fin d’Ancien Régime »), l’auteur précise la vision de Tomasi di Lampedusa qui est en définitive celle que son géniteur spirituel lègue à son protagoniste absolu : « l’acceptation pure et simple de la vérité […] définitive et cathartique en tant que fin des équivoques et des illusions. »7 Il est vrai qu’en décalage chronologique avec le reste de l’Europe, l’année 1860 en Sicile marque l’étape du déclassement de la noblesse par la bourgeoisie au travers d’un transfert sous-jacent de la notion de privilège féodal d’une classe à l’autre vécu de l’intérieur du microcosme aristocratique.

Contrairement aux bouleversements du même ordre violents et brutaux dans l’Histoire conséquemment à la Révolution française de 1789, dans le cas qui nous occupe il s’est plutôt agi d’une déchéance sociale progressive et indolore (Orlando parle de « trapasso sociale fallimentare », soit un « transfert social par faillite »8) due à la double impréparation de la bourgeoisie ascendante et de la noblesse décadente. Conséquence de l’inexistence aussi à l’époque de quelque haute bourgeoisie cultivée et citadine apte à jouer le rôle historico-politique qui aurait dû être le sien face à une noblesse féodale archaïque ainsi que par un Tiers-État absolument incapable d’intégrer quelque processus de revendication nationale que ce soit. Lampedusa comme le Prince Salina évoquent de la sorte le vieux comte Korvanyi qui « avait tiré comme enseignement de la Révolution française que l’absolutisme est inséparable de la décadence de la noblesse et de l’ascension de la bourgeoisie non plus vers la noblesse, mais contre elle, suivie de la désorientation et de la fermentation des peuples »9. Fermentation populaire quasi absente en Sicile, comme le sait fort bien l’auteur du Guépard si sensible aux métamorphoses des classes sociales et fin connaisseur de l’histoire de l’Italie du Risorgimento et en particulier en Sicile. Soulignons par ailleurs que l’inspiration historique qui nourrit l’œuvre de Lampedusa trouve sa source dans les réalités historiques et sociologiques, de même qu’au niveau de la psychologie des peuples, documentées par des ouvrages historiques tels que Il Risorgimento in Sicilia de Rosario Romeo ou La vita quotidiana a Palermo ai tempi del Gattopardo d’Ettore Serio, sans oublier le classique de Jean Huré : L’Histoire de la Sicile. Lampedusa a donc insufflé dans ce passage aussi l’écho romanesque d’une réalité historico-politique incarnée par les deux hypostases qui servent de vecteurs sociologiques et symboliques des deux forces en présence. Si l’auteur même, dans sa correspondance privée, explique que son roman montre les conséquences négatives de cette année 1860 en Sicile à travers « la progressive désagrégation de l’aristocratie », il proclame également son double regret soit d’une bourgeoisie qui aurait été à la hauteur d’une « révolution » sociale au sens étymologique en concordance avec un progrès historique digne (et non la farce antithétique cyniquement jouée par Sedara), soit d’une aristocratie légitimement regrettée par son héritier spirituel (et non le compromis accepté de mauvais gré par le Prince Salina abdiquant une séculaire dignité sous le poids d’un moment de crise existentielle imposée par l’Histoire10). Le Guépard , comme cet extrait du volume, est donc fondé sur la thématique du regret du privilège aristocratique imbibé de « régression nostalgique » et de la tentation de ressusciter « l’intégrité antérieure du privilège », toujours selon Orlando, ainsi que de l’évocation du traumatisme historique qui va l’interrompre en tant que « moment de répression qui contrebalance le regret d’ordre affectif » dans la mise en scène du début même de la crise qui emportera l’ordre ancien11.

On en trouvera une illustration dans la réflexion qui clôt l’arrivée à Donnafugata dans la Deuxième partie : «  le Prince, qui avait trouvé le village inchangé, fut en revanche trouvé très changé, lui qui n’aurait jamais auparavant utilisé des mots si cordiaux ; et à partir de ce moment commença, invisible, le déclin de son prestige » (p.67) – annonce (dans cette même partie) des « mauvaises choses, des petites pierres qui courent et précèdent l’éboulement » (p.89) – ou encore dans l’opposition entre l’éternité des étoiles et le pressentiment de métamorphoses inévitables liées à don Calogero, sa fille Angelica et au vent de l’Histoire…

Dans un effet stylistique antithétique, l’épisode d’anticipation de la rencontre Sedara-Salina, fondé sur l’ipséité sociologique et vecteur d’apophatisme social, se double en fin de Quatrième partie de l’épisode pragmatique d’une possible collaboration au nouveau régime de la rencontre Salina-Chevalley, fondé sur le concept de « mêmeté » contrariante et vecteur d’apophatisme politique. L’altérité sociologique bourgeoise laisse place à un alter ego aristocratique qui confine l’échange au microcosme nobiliaire et qui contraint le Prince Salina à une confession plus intime quasiment ontologique. Sur la notion centrale de « terrifiante insularité spirituelle » tant de la Sicile que des Siciliens s’élabore alors un dialogue, en grande partie réduit au monologue princier, axé sur deux perspectives essentielles, le tréfonds psychologique sicule et la réalité historique de l’île, qui nourrissent une dichotomie apophatique circulaire puisque l’extrait se conclut sur la reconnaissance pleinement acceptée d’une Histoire niée par une idiosyncrasie ségrégationniste qui réfute toute idée de participation au nouvel ordre du monde. La cosmogonie bourgeoise en formation ne peut que signifier la condamnation du microcosme aristocratique en déliquescence des Princes de la famille Salina. Même si la réflexion du Prince tend, dans sa forme, à intégrer toute la population sicilienne de même que la première personne du singulier tend à se confondre avec un nous inclusif, le fond de sa confession, tant par la thématique abordée que par ses implications politico-sociales, se focalise de nouveau sur l’avenir de la minorité privilégiée qui est la sienne. Insensible aux tentatives de Maison de Savoie d’engagement des cercles dominants siciliens envers la nouvelle Monarchie, auxquelles de nombreux aristocrates adhérèrent en devenant Sénateurs du Royaume, comme le prouve l’historien Rosario Romeo, Salina refuse. Un tel extrait, centré sur le refus du Prince, s’ouvre sur une allégorie aristocratique, une sorte de memento nobiliaire, destiné à rééquilibrer le poids de la proposition de l’envoyé de la nouvelle Monarchie par le symbole du privilège séculaire incarné par la famille princière des Salina et par Don Fabrizio lui-même « entre autres aussi Pair du Royaume de Sicile » : l’ironie sémantique s’ajoute à la « constellation de miniatures de famille » dont « l’étoile polaire » correspond au portrait du Guépard en personne.

Ainsi s’engage entre les deux hommes un dialogue doublement apophatique, accentuant le côté dérisoire de la demande du Piémontais par la reprise soulignée d’un lapsus sémantique (« l’heureuse annexion » versus « l’heureuse union de la Sicile au Royaume de Sardaigne », p. 182), opposé à la sincère reconnaissance thématique, par le Sicilien, de son ignorance des règles et fonctions de la nouvelle configuration étatique du Sénat, en vertu de la différence fondamentale entre monarchie absolutiste des Bourbons d’Espagne et système constitutionnel du nouvel État italien (p. 184). La question du Prince : «  Qu’est-ce que c’est ? Un simple titre honorifique, une sorte de décoration ? Ou faut-il remplir des fonctions législatives, délibératives ? », sous une subtile ironie, révèle à la fois une distance psychologique dictée par un substrat idéologique nécessairement ancré dans une mentalité d’ascendance féodale, mais également une légitime curiosité intellectuelle pour cette nouvelle métamorphose de l’exercice du pouvoir monarchique dans la Péninsule. Cette réflexion inclusive de la place de la noblesse sicilienne dans le nouvel organigramme politique italien, illustrée par le dialogue qui nous occupe, montre nombre de correspondances entre la fiction lampedusienne et la documentation historique de volumes consacrés au Risorgimento en Sicile et à la question de la participation des élites sicules au nouveau pouvoir, notamment au Sénat. Dans l’œuvre déjà citée de Rosario Romeo, deux expressions relatives au caractère sicilien ne peuvent que renvoyer à cet extrait du Guépard : il y est question de « torpeur spirituelle » et de « fierté du caractère » à l’origine de « l’incapacité à progresser dans le domaine des idées comme de la pratique : l’expression, en fait, d’un blocage ou d’un ralentissement du développement spirituel du peuple sicilien »12. En écho par ailleurs aux développements pragmatiques du Prince Salina sur la (non) capacité des Siciliens à s’insérer dans le cours de l’Histoire, Romeo insiste non seulement sur « la force que conservait encore la tradition locale [le poids de la féodalité] et en général le sempiternel détachement de la vie sicilienne de la vie italienne » pour corroborer le fait que la Sicile « ne pouvait par ailleurs échapper aux conséquences d’un séculaire archaïsme culturel et social »13. Enfin, après avoir précisé combien Cavour était persuadé de l’énorme pouvoir que l’aristocratie conservait dans l’île, l’historien démonte les ratiocinations d’une certaine noblesse sicule quant à l’intérêt de sa future participation aux affaires publiques italiennes. Gouvernée par ses ambitions de domination locale à sauvegarder, la noblesse vit, dans la nomination au Sénat notamment, non pas un hochet avec lequel se divertir, mais bien « la possibilité, vite expérimentée, de soumettre à son contrôle les pouvoirs mêmes de l’État. »14. Par anticipation sur la conclusion du dialogue entre le Prince et Chevalley, comment ne pas voir en filigrane dans ces citations la mise en pratique de la philosophie réaliste d’un Tancrède ainsi que la concrétisation de son (trop) célèbre axiome ? Comment par ailleurs ne pas s’étonner de constater que la teneur du roman et de l’échange entre les deux parties s’avère si proche de la réalité historique contemporaine au point de pouvoir soutenir la comparaison avec d’autres échos documentaires ?

Effectivement, partant des présupposés exacts que la révolution politique de l’annexion inconditionnelle de la Sicile au reste de l’Italie en 1860 ne coïncide pas avec une révolution sociale et que l’extension des lois piémontaises à l’ex-Royaume de Naples et des Deux-Siciles – phénomène connu sous le terme de « piémontisation » – eut des conséquences négatives, l’historien Rosario Villari ne peut que souligner également qu’ils « accentuèrent les tendances oligarchiques du milieu politique dirigeant, rigoureusement jaloux de sa propre fonction et profondément méfiant, après la « grande peur » suscitée par l’initiative démocratique garibaldienne de 1860, par rapport à toute tentative d’élargissement de la sphère du pouvoir politique »1515. Pour ce faire, il propose in extenso le supplément au n°148 du Giornale Officiale di Sicilia du 26 novembre 1860 qui reconnaît l’Union de la Sicile à l’Italie par le plébiscite du 4 novembre de la même année et condamne l’héritage des Bourbons d’Espagne. Ainsi, dans des termes que n’aurait pas reniés le Prince Salina rendu à une plus que nécessaire vision historique pragmatique et gagné par le cynisme d’un Tancrède, il est question d’ « adapter à la Région [la Sicile] dans de justes limites le système de représentation et de responsabilité qui régit l’État [italien] » car dans le cas contraire « la Sicile serait condamnée à perpétuer ses tristes conditions économiques si son gouvernement régional n’avait pas toute la latitude nécessaire pour ordonner le système » qui lui serait propre ... au nom d’une Sicile qui n’a reculé « devant aucun sacrifice pour assurer à la noble cause du risorgimento italien son triomphe le plus complet » ! Voilà une rhétorique qui aurait pu plaire à un don Calogero plus lettré tout en préoccupant un Chevalley, dessillé sur les réelles perspectives de l’élite « patriotique » sicilienne. Quoi qu’il en soit, cette entrée en matière, grosse de tous ces sous-entendus historiographiques et psychologiques, assez rapidement traitée par Lampedusa, n’est en fait que la synthétique protase d’une apodose bien plus longuement développée : l’analyse du tréfonds de l’âme sicilienne fondée sur l’hétérogénéité culturelle issue de l’exogènese de l’histoire sicule, destinée à expliquer le refus princier et à dévoiler la lucidité désormais désillusionnée de Don Fabrizio: «  Nous sommes vieux, Chevalley, très vieux. Cela fait au moins vingt-cinq siècles que nous portons sur nos épaules le poids de magnifiques civilisations hétérogènes, toutes venues de l’extérieur, déjà complètes et perfectionnées, il n’y en a aucune qui ait germé chez nous » (p.186). Une telle réflexion ne saurait être plus amère et drastique que sur les lèvres d’un des Pairs de Sicile, archétype littéraire de la plus haute noblesse de l’île. Poussée à ses extrêmes limites interprétatives, elle signifie aussi une condamnation morale de sa propre illustre ascendance réduite à n’avoir été qu’une aristocratie mercenaire au service du plus offrant et par contumace d’une descendance déchue au rang subalterne d’une noblesse de pur apparat.

Thématiquement, ce premier constat se poursuit développant les caractéristiques d’une osmose entre Histoire, idiosyncrasie et climat insulaire que n’aurait pas récusée le Montesquieu de L’esprit des lois : ainsi non seulement la Sicile se voit-elle reléguée à n’être qu’une « colonie » depuis deux mille cinq cents ans, peuplée d’êtres « fatigués et vidés » soumis à une cosmogonie rédhibitoire où « l’atmosphère, le climat, le paysage » constituent autant de « fatalités extérieures » qui l’excluent du « flux de l’histoire universelle » (pp. 186-188), dans une immobilité semblable à « une complaisante attente du néant » (p.193), mais une telle condamnation sociologico-historique se double d’une fatalité ontologique résumée lapidairement par la formule : « Le sommeil, cher Chevalley, le sommeil est ce que veulent les Siciliens » (p. 187). Cette ataraxie en guise de philosophie existentielle ne tarde pas à se présenter alors comme synonyme, sinon de la mort de l’âme, du moins de ce à quoi trop souvent et superficiellement a été résumée la trame romanesque du Guépard : la mort courtisée. Cet éloge d’un certain immobilisme non seulement évoque le contenu de la Septième partie de l’œuvre consacrée à la mort du Prince, emporté par une jeune femme au « charme ensorceleur » (p. 268), mais métamorphose un défaut d’initiative et de volonté participative apophatiquement en une capacité hors norme de fascination de l’éternité : « un désir de mort » et « d’immobilité voluptueuse » contre les « courants vitaux » (p.187) et une conception a contrario du passé, non pas en tant que source d’une vision d’avenir, mais en tant que sceau d’un présent définitivement circonscrit dans des siècles révolus.

De telles réflexions concourent à tracer en creux un portrait intime du Prince Salina, entre une impossible uchronie rétrospective et une parousie anticipative négative, prisonnier du « bonheur d’être triste » d’une mélancolie fondamentale, selon la définition qu’en propose Victor Hugo. Au-delà de la question de « l’homéostasie des privilèges » et de sa conception du présent à l’aune d’une « vaine réappropriation du passé », comme l’exprime Stéphanie Genin16, Don Fabrizio pourrait se trouver faire partie alors de la série des antihéros en littérature. Son enracinement historique et régional dans la culture aristocratique de la Sicile en fait, selon Daniela Bini, un personnage opposé au « changement en tant que tel », ne pouvant accepter les événements que lorsqu’ils se sont mués en « mémoire » au nom d’un « désir de stabilité et de stase », une sorte d’accalmie caractéristique de sa tendance à « habiter l’espace de la narration » plus que celui de la vie réelle17. S’agit-il de condamner ainsi le Prince Salina en tant qu’« antihéros dans la Sicile du Risorgimento », pour reprendre le titre de la réflexion de Daniela Bini, ou de louer sa cécité volontaire qui n’est que l’ultime et dérisoire tentative de sauver encore ce qui peut l’être malgré la conscience absolue d’une incontrôlable révolution historique ? Celui qui prophétise, en toute fin de chapitre, les futurs « chacals » et « hyènes » qui remplaceront les « Guépards » et les « Lions » (p. 195) au nom d’un « sentiment de supériorité […] que nous-mêmes appelons fierté, mais qui en réalité est de l’aveuglement » (p. 194), s’apparente plutôt aux héros qui, à l’instar des trois générations de la famille Trotta dans La Marche de Radetzky de Joseph Roth, incarnant la plus belle reconnaissance, la fidélité aux principes reçus, savent que « le véritable héroïsme n’est plus celui du champ de bataille, mais l’aveuglement digne et stoïque de personnages qui continuent fidèlement d’entretenir la flamme d’un monde qu’ils savent condamné. »18

Tout comme l’Autriche mise en scène par Roth qui, à partir de la défaite de Solferino en 1859 ne connaîtra « plus qu’une succession quasiment ininterrompue d’échecs et de compromis », et comme les personnages de son œuvre qui feront « l’expérience de la perte d’une “intégrité” éthique et spirituelle originelle », sensible dans « l’effacement des signes de la tradition »19, le Prince Salina, dans un ultime soubresaut identitaire simultanément d’ordre social et politique qui concerne aussi bien la Sicile de 1860, fait alors la douloureuse expérience d’une lucidité inattendue, fruit d’une catharsis individuelle enfin libérée des apparences et des illusions : celle d’un « prince sans espoir » nourri d’amertume et de découragement (p. 191), comme le pressent Chevalley. La déréliction princière a aboli quelque apophatisme que ce soit ; le poids de la réalité s’est imposé engendrant une altérité à soi-même et au monde acceptée dans son pragmatisme utilitariste, cynique et prosaïque. La vertu du privilège aristocratique s’est inclinée devant la vulgaire nécessité d’une osmose politico-sociale fondée sur le pouvoir et l’argent ; la valeur nobiliaire a dérogé à son exclusivisme orgueilleux au nom d’un égalitarisme de façade dicté par une philosophie sociale dévoyée. Si « l’homéostasie » du privilège semble perdurer, elle ne le fait qu’en surface tant la demeure nobiliaire profondément métamorphosée ressemblera à une coquille vide hantée par l’écho dérisoire des conséquences funestes de l’axiome de Tancrède : tout aura en effet changé, mais sans sauvegarder ce qu’elle aurait dû sauver afin que rien ne changeât. Le « fastueux catafalque » de l’Ancien Régime ne sera que le simulacre d’un héritage profondément perverti, tant au plan sociologique que politique. La vacuité d’un tel cénotaphe écrase le protagoniste éponyme ; en tant que « représentant de la vieille classe, inévitablement compromis avec le régime des Bourbons », à cheval entre deux temporalités historiques qui accentuent son déséquilibre existentiel, il ne peut incarner quelque transition aulique que ce soit tant la fracture est nette (p. 190). L’inadaptation ontologique du Prince Salina ne peut que consacrer le succès prosaïque d’une substitution sociale et d’une allégeance politique pragmatique. L’aspect dramatique de la nouvelle configuration historique est accentué par la tragique ironie du sort : dans un phénomène de parallélisme avec le premier dialogue entre Salina et Sedara où Tancrède faisait figure de représentant d’une certaine noblesse « éclairée » ouverte aux évolutions du monde, ce même Tancrède dans ce second dialogue entre Salina et Chevalley se pose en maillon de transition du lent et parfois brusque bouleversement de classes avec la complicité désillusionnée de son père spirituel. Effectivement, toute honte bue, c’est le Prince lui-même qui propose au représentant de la nouvelle Monarchie l’onomastique bicéphale du nouveau régime.

Entre un dernier lapsus révélateur sur l’idiosyncrasie profonde de son neveu (à « l’esprit ouvert au “comment” davantage qu’au “pourquoi”, [habile] à masquer, je veux dire à tempérer [son] intérêt particulier précis avec de vagues idéalités politiques », p. 190) et une tirade dichotomique sur son futur alter ego Sedara (l’ancienne noblesse à confirmer de sa famille, son « pouvoir » et ses « pratiques » à défaut de « prestige » et de « mérites », p. 190), il propose les noms de ces deux « ménechmes » en politique et cynisme pour le Sénat (Sedara) et pour intégrer les rouages de la nouvelle Administration (Tancrède), au grand dam de Chevalley, témoin impuissant d’une défaite dictée par une philosophie de l’Histoire désespérée qui scelle une ultime fois les métamorphoses princières par la célèbre et fatidique maxime symbolique de la trame du Guépard irrémédiablement pervertie : « et tout sera encore comme avant, pendant d’autres siècles » (p. 192). Tant il est vrai qu’il en est de la déchéance des hommes comme des peuples et des civilisations mortelles qu’ils s’illusionnent d’incarner à perpétuité. Sic transit gloria mundi.

 

 

 

1 Romans de la fin d’un monde, sous la direction d’Anna Saignes et d’Agathe Salha, Presses Universitaires de Rouen et du Havre, 2015, Introduction, p.p. 9-21 ; Sylvie Servoise, « Temps et contretemps du Guépard », p.p. 59-79.

2 Daniel Moreau, La question du rapport à autrui dans la philosophie de Vladimir Jankélévitch, Les Presses de l’Université Laval, 2009, pp. 25-37.

3 Eric Mension-Rigau, Aristocrates et grands bourgeois. Éducation, traditions, valeurs, Paris, Perrin, 1997.

4 Ibid., p. 508, p. 469.

5 Francesco Orlando, L’intimità e la Storia –Lettura del “Gattopardo”, Torino, Einaudi, 1998, p. 19. C’est nous qui traduisons.

6 Ibidem, p. 21.

7 Ibid., pp. 145-146.

8 Ibid., p. 147.

9 Mathias Menegoz, Karpathia, Paris, P.O.L., 2014, p. 21.

10 Francesco Orlando, L’intimità e la Storia, op. cit. , p. 150.

11 Ibidem, p.153, p.155; nota 46, p. 153.

12 Rosario Romeo, Il Risorgimento in Sicilia, Bari, Laterza, 1970, p. 15.

13 Ibidem, p. 366, p. 373.

14 Ibid, pp. 376-377.

15 Il Sud nella Storia d’Italia, Antologia della Questione meridionale, a cura di Rosario Villari, « La Sicilia e lo Stato unitario », pp. 69-88.

16 Stéphanie Genin, Le Guépard ou la mélancolie du Prince, Paris, L’Harmattan, 2009, p. 62, p. 73.

17 Daniela Bini, « Un antieroe nella Sicilia del Risorgimento » , pp. 111-121, in AA.VV., Mezzo secolo dal “Gattopardo”. Studi e interpretazioni, Le Cáriti, 2010.

18 Joseph Roth, La marche de Radetzky, Paris, Le Seuil, 1982, présentation par Stéphane Pesnel (1995), p. IV.



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- Auteur : Maurice Actis-Grosso
- Titre : Le Prince Salina : une vision apophatique de l’Histoire (IV, 143-146 et 181-195)
- Date de publication : 20-09-2016
- Publication : Revue Silène. Centre de recherches en littérature et poétique comparées de Paris Ouest-Nanterre-La Défense
- Adresse originale (URL) : http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=comm&comm_id=180
- ISSN 2105-2816