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COLLOQUES


TRAFICS D’INFLUENCES : NOUVELLES APPROCHES D’UNE QUESTION COMPARATISTE


Influence rétrospective et regard prophétique : le cas de Proust et Bassani

Roberta Capotorti


Université de Milan / Université de Tours

 

Résumé

La notion d’influence rétrospective est aujourd’hui au cœur de l’analyse comparatiste. Comme la critique plus actuelle l’a montré, concevoir l’influence comme une notion à double sens -  réversible et donc anachronique aussi - permet de découvrir des analogies cachées sous la trame des filiations traditionnelles. L’intérêt particulier en ce sens est le fait que l’influence rétrospective permet de dégager pleinement le pouvoir précurseur de certaines œuvres qui anticipent des thèmes et des structures narratives pleinement développés dans des œuvres à venir, qui seules pourront, rétrospectivement, révéler cette  filiation « à rebours». Un exemple probant de cette dialectique entre influence rétrospective et pouvoir précurseur, est offert par l’analyse des rapports intertextuels entre la Recherche proustienne et l’œuvre de l’écrivain italien Giorgio Bassani. L’analyse porte sur deux épisodes de la Recherche - à savoir ceux concernant les grands événements historiques du roman proustien, l’affaire Dreyfus et la Première guerre mondiale - qui révèlent pleinement leur structure narrative, chargée des significations profondes et d’intuitions sinistrement prophétiques, par le biais d’une comparaison rétrospective avec certains romans de Bassani. En montrant que les épisodes proustiens fonctionnent selon la méthode, largement utilisée par Bassani, de l’analogie anachronique, on vérifiera l’hypothèse du double fonctionnement de ce dispositif stylistique, à savoir au niveau textuel et intertextuel. Je montrerai ensuite que l’influence rétrospective des textes de Bassani dégage et donne à voir dans ces épisodes proustiens des intuitions autant foudroyantes qu’isolées en leur temps, qui font de la Recherche une œuvre étrangement prophétique.

Abstract

This article explores the idea of retrospective influence in comparative literature. This concept allows to go beyond the traditional idea of reception and to discover hidden analogies between texts. As a matter of fact, retrospective influence permits to settle the prophetic power of some literary works that happen to reveal in advance themes and narrative structures that will be fully developed only in later books. We will analyse intertextual connexions between Proust’s and Giorgio Bassani’s works. The purpose is to demonstrate that the Affaire Dreyfus’s episode in the Recherche is built on anachronic analogies between different historical periods, as Bassani does in his novels. Our analysis examines the double function of this particular stylistic device that works on two levels, textual and intertextual. Our hypothesis is that through Bassani’s work it is possible to discover, in the historical episodes of the Recherche, some disturbing and sinister intuitions that make Proust’s work really prophetic.

 

Dans une page précieuse du Contre Sainte-Beuve, Proust devance la critique littéraire actuelle, en faisant allusion à ce « comparatisme à rebours » qui est aujourd’hui au cœur de la réflexion critique1 :

Les écrivains que nous admirons ne peuvent pas nous servir de guides, puisque nous possédons en nous, comme l’aiguille aimantée ou le pigeon voyageur, le sens de notre orientation. Mais tandis que guidés par cet instinct intérieur nous volons de l’avant et suivons notre voie, par moments, quand nous jetons les yeux de droite et de gauche sur l’œuvre nouvelle de Francis Jammes ou de Maeterlinck, sur une page que nous ne connaissions pas de Joubert ou d’Emerson, les réminiscences anticipées que nous y trouvons de la même idée, de la même sensation, du même effort d’art que nous exprimons en ce moment, nous font plaisir comme d’aimables poteaux indicateurs qui nous montrent que nous ne nous sommes pas trompés ou, tandis que nous reposons un instant dans un bois, nous nous sentons confirmés dans notre route par le passage tout près de nous à tire-d’aile de ramiers fraternels qui ne nous ont pas vus.2

Cette notion de « réminiscence anticipée » implique le pressentiment de multiples possibilités intertextuelles de la littérature, pas nécessairement reliées à une vision diachronique et linéaire du temps. En ce sens les influences entre les œuvres peuvent être réciproques, et il peut y avoir des cas d’influences rétrospectives. C’est ce que Proust désigne notamment comme « le côté Dostoïevski de Mme de Sévigné », ce à quoi Borges pense quand il affirme « que chaque écrivain crée ses précurseurs»3. En outre, en envisageant la possibilité de l’influence rétrospective, l’auteur de la Recherche reconnaît implicitement la valeur prophétique de certaines œuvres qui, en avance sur leur temps, contiennent les prodromes des événements que seules des œuvres futures viendront éclaircir et révéler pleinement. C’est de cette dialectique entre influence rétrospective et pouvoir prophétique que je voudrais rendre compte ici, en me concentrant sur les rapports intertextuels existants entre la Recherche proustienne et l’œuvre de l’écrivain italien Giorgio Bassani. Je montrerai d’abord que l’épisode de la Recherche concernant l’affaire Dreyfus fonctionne avec la même technique stylistique utilisée par Bassani – dite de l’anachronisme analogique – agissant au niveau du texte et au niveau de la signification. Mon hypothèse est qu’un même déplacement régit la structure et la signification, car étant donné que stylistiquement l’inversion des éléments chronologiques permet à Proust et à Bassani de donner respectivement un sens nouveau à l’Affaire Dreyfus et à la montée du fascisme en Italie, de même, du point de vue thématique, le noyau le plus original et dérangeant de l’épisode de l’Affaire chez Proust se dégage pleinement à partir d’une comparaison avec quelques œuvres de Bassani. On verra ensuite que l’influence rétrospective des textes de Bassani dégage et donne à voir dans ces mêmes épisodes proustiens des intuitions aussi foudroyantes qu’isolées en leur temps, qui font de la Recherche une œuvre étrangement prophétique.

Le roman La passeggiata prima di cena, écrit en 1953, se déroule dans la Ferrare des années 1880, quand le jeune et prometteur médecin juif Elia Corcos épouse Gemma Brondi, humble infirmière catholique. Ce mariage est largement critiqué par la société juive de Ferrare, qui identifie dans Gemma la cause de l’ascension sociale manquée du médecin Corcos. Les différences sociales entre les deux époux sont l’objet d’attention médisante ; le chœur anonyme chargé de la narration, traduisant la voix de la bonne société juive de Ferrare, insiste avec mépris sur l’écart entre le prestige acquis grâce à la profession de médecin par Elia et la simplicité d’une famille d’agriculteurs catholiques qui, même accueillie « dentro le mura » n’est jamais arrivée à s’intégrer, et qui regarde avec un humble sentiment d’infériorité sociale celui qui est perçu comme irrémédiablement différent, étranger à sa classe. En revanche les jugements portés sur Gemma – définie comme une femme médiocre, simple, une gugà – expriment à son égard une volonté de persécution qui caractérisera une trentaine d’années plus tard la propagande raciale, manifestant ainsi les prodromes de la mentalité fasciste. Les propos discriminatoires dus aux diversités de religion et de classe sociale envers Gemma font d’elle le bouc émissaire de l’ascension sociale manquée d’Elia : comme le répète le chœur de la bourgeoisie citoyenne, avec cette attitude de pitié postiche caractérisant, comme l’écrit Bassani le rapport entre la classe moyenne et les classes inférieures, Gemma avait été « una donna di levatura troppo modesta per rispondere a ciò che sarebbe stato lecito attendersi dalla moglie d’uno spirito superiore »4. D’ailleurs, le discours indirect suggère que c’est dans les pensées d’Elia lui-même que l’idée de la culpabilité se fait odieusement jour : « La causa di tutto era stata lei, il matrimonio al quale, in certo senso, loro l’avevano costretto »5.

De plus, les discours médisants de la bourgeoisie citadine tissent des analogies entre Gemma, coupable de l’échec de son mari, et les socialistes qui gouvernent, considérés coupables d’avoir favorisé, avec des complots malhonnêtes, le développement économique de Bologne aux dépens de Ferrare. Les carrières du docteur et l’évolution de la ville deviennent ainsi, selon le chœur juif, les victimes de deux « attentats simultanés et interdépendants », ourdies par le même fantôme, celui de l’émeute socialiste des classes populaires :

Tutta la fortuna e la prosperità di Bologna erano dipese da quella risoluzione fatale, tanto più odiosa perché strappata con raggiri da un socialista, ma non per ciò meno efficace e vantaggiosa per Bologna, che, a causa di essa, era diventata in breve tempo la maggior città dell’Emilia. […] Come quella della città, anche la vita del Professor Corcos era stata sospesa per un attimo ormai smarrito nel tempo, tra la luce e l’oscurità. Anch’egli, come tutti i suoi concittadini migliori, come tutti i galantuomini suoi pari, era stato una vittima – dicevano - delle “famigerate dottrine materialistiche” dei socialisti e dei massoni.6

Ce qui nous intéresse ici, c’est la procédure utilisée par l’auteur. Le complot socialiste et maçonnique est un refrain récurrent dans les journaux fascistes des années vingt comme par exemple La Nazione. L’emploi de cet argument du complot, ainsi que la reprise des expressions telles que « famigerate dottrine materialistiche », ou bien « raggiri da socialista », sont l’exemple de la technique de l’analogisme anachronique, qui consiste dans l’établissement de comparaisons inattendues par déplacement anachronique des éléments postérieurs dans le passé. Comme le montre l’extrait cité ci-dessus, Bassani établit un parallèle entre l’échec social d’Elia, dû à son mauvais mariage, et l’échec économique de Ferrare. Mais la véritable analogie, développée grâce aux anachronismes, est établie entre la société juive de la fin du siècle et la bourgeoisie des années trente, responsable d’avoir favorisé la montée du fascisme. Bassani emploie dans ce roman des syntagmes et expressions tirés des journaux fascistes pour construire le discours de la société juive de la fin du XIXe siècle, dans le but de souligner certains comportements dangereux – ce désir d’assimilation niché dans le snobisme et dans les logiques d’exclusion et d’expulsion du plus faible et du différent – de matrice préfasciste, présente dans la conscience de ces juifs italiens qui en effet soutiendront le programme fasciste à ses débuts7.

En comparant d’une manière anachronique deux époques différentes, Bassani remonte aux sources d’une « anthropologie de la diffamation » déjà existante dans les mots employés par la bourgeoisie juive, qui utilisait les mêmes codes linguistiques qui seront l’expression de leur future diffamation. L’enjeu est une question d’assimilation, car si la communauté juive de Ferrare a péché en se montrant capable d’épouser les mêmes processus discriminatoires que ceux de leur future exclusion, c’est ce désir d’assimilation à la bourgeoisie catholique – exécrée, mais en même temps admirée et enviée – qui l’amènera à soutenir le fascisme à ses débuts. Bassani contemple ainsi, d’une perspective détournée et presque hors du temps, ces dynamiques sociales. En jugeant en tant qu’antifasciste les membres fascistes de son peuple, il révèle, à la lumière des événements postérieurs, des mécanismes sous-jacents à l’histoire des juifs en Italie. La bourgeoisie juive, en vertu de son orgueil et de son statut social conquis, pense et accuse en se servant de ces mêmes falsifications odieuses qui, une quarantaine d’années plus tard, l’excluront de la société. Le snobisme manifesté par la bonne société juive est selon Bassani l’erreur majeure commise par les juifs, car leur désir d’assimilation à la bourgeoisie catholique ne leur a pas permis de voir les orientations dangereuses que le fascisme prenait.

Bassani choisit, dans ce roman, de raconter un morceau de l’histoire de son peuple juif par la perspective d’un déplacement des événements successifs – c’est-à-dire qui ont eu lieu après – dans un passé historique qui les a précédés. Il s’agit d’une opération inverse par rapport à celle plus usuelle qui consiste à utiliser le passé comme clé de voûte pour interpréter le présent. Ici le présent, ou en général ce qui vient après, redéfinit et remplit d’une lumière rétrospective les contours des événements passés.

La même technique est au cœur de la narration de deux grands épisodes historiques de la Recherche, à savoir l’Affaire Dreyfus et la Première Guerre mondiale. De nombreux ajouts et adjonctions8 ont été apportés par Proust aux passages de la Recherche relatifs à l’Affaire, et cela significativement dans les années de la guerre, après l’été de 1914. En quoi l’événement postérieur, c’est-à-dire la guerre, ajoute-t-il et confère-t-il des significations nouvelles à l’événement antérieur, c’est-à-dire l’Affaire ? De 1915 à 1920, Proust ajoute au Côté de Guermantes I des passages concernant des implications profondes de l’Affaire9, tandis qu’avant cette période, comme le montrent les Esquisses précédentes, l’Affaire n’était abordée que du point de vue mondain10.

Un exemple de ces ajouts postérieurs est la tirade antisémite du baron de Charlus, introduite vers 1920. Pendant la matinée chez Mme de Villeparisis, où l’Affaire est le principal sujet de conversation, Charlus se renseigne sur Bloch, l’ami juif du Narrateur, se congratulant avec ce dernier d’avoir des amis étrangers. Quand le Narrateur lui répond que Bloch est français, Charlus réplique : « Je croyais qu’il était juif ». La tirade qui suit montre que Charlus n’est même pas antidreyfusard, car pour le baron le crime contre la patrie ne s’applique pas à Dreyfus, la France n’étant pas la patrie des juifs.

« Le crime est inexistant, le compatriote de votre ami aurait commis un crime contre sa patrie s’il avait trahi la Judée, mais qu’est-ce qu’il a à voir avec la France? » J’objectai que, s’il y avait jamais une guerre, les Juifs seraient aussi bien mobilisés que les autres. « Peut-être, et il n’est pas certain que ce ne soit une imprudence. Mais si on fait venir des Sénégalais et des Malgaches, je ne pense pas qu’ils mettront grand cœur à défendre la France et c’est bien naturel. Votre Dreyfus pourrait plutôt être condamné pour infraction aux règles de l’hospitalité ».11

Les liens avec l’épisode de la guerre consistent dans l’allusion exemplaire aux soldats sénégalais et aux Malgaches, écho des soldats des troupes coloniales, – « soldats de toute arme et de toute nation […] qui faisaient de Paris une ville aussi cosmopolite qu’un port »12 – qui vagabondent dans le Paris oriental et nocturne du Temps retrouvé. Ensuite, le thème du juif errant, « créature extra-européenne »13, dont l’inassimilable étrangeté en fait un traître potentiel, est la transposition proustienne des idées qui circulaient largement pendant la Grande Guerre, notamment dans les pages de l’Action française de Léon Daudet, dans son investigation intitulée « L’espionnage juif-allemand en France »14, concernant les activités secrètes des Allemands alliés avec les juifs, suspectés de tramer contre la patrie pour favoriser l’invasion ennemie. Dans ce journal et puis dans son ouvrage de 1913 intitulée L’Avant-Guerre. Études et documents sur l’espionnage juif-allemand en France depuis l’affaire Dreyfus15, Daudet insiste, en réaction à la loi Delbrück de 1913 qui permettait aux Allemands d’obtenir la nationalité d’un pays étranger sans perdre la nationalité allemande, sur le caractère postiche et dangereux de cette naturalisation, définie comme une « fabrique de faux Français », laissant « à l’Allemand ses droits allemands, son cœur allemand, son instinct allemand, et au juif étranger sa juiverie, sa propension ethnique à trahir »16. Dans la Recherche, le discours de Charlus dans le salon de Mme de Villeparisis sur l’impossibilité de la trahison de Dreyfus en tant qu’étranger « sans patrie », et, de signe opposé mais le rejoignant dans la substance, la « campagne diffamatoire » conduite par Madame Verdurin aux dépens de Charlus, expulsé du salon nationaliste et patriotique des Verdurin avec l’accusation d’être un espion allemand tramant contre la patrie17, sont autant de preuves de la transposition de ce thème de l’antisémitisme et de l’assimilation juive dans la Recherche, ainsi que de sa connexion avec celui de la guerre.

Mais c’est surtout dans l’épisode de voyeurisme ouvrant Sodome et Gomorrhe que ces enjeux se lient dans un nœud étroit. Le Narrateur épiant, dans une position qu’il définit « périlleuse », la rencontre homosexuelle entre Charlus et Jupien, invoque, pour justifier son acte d’espionnage, la grandeur de la découverte, qui comporte pourtant un grand danger. Pour se donner du courage, il affirme penser à certains récits qu’il a lus et qui le réconfortent :

Depuis que pour suivre – et voir se démentir – les principes militaires de Saint-Loup, j’avais suivi avec grand détail la guerre des Boers, j’avais été conduit à relire d’anciens récits d’explorations, de voyages. […] Pensant aux Boers qui, ayant en face d’eux des armées anglaises, ne craignaient pas de s’exposer au moment où il fallait traverser, avant de retrouver un fourré, des parties des rase de campagne : « Il ferait beau voir, pensais-je, que je fusse plus pusillanime, quand le théâtre d’opérations est simplement notre propre cour et quand, moi qui viens d’avoir plusieurs duels sans aucune crainte, à cause de l’affaire Dreyfus, le seul fer que j’aie à redouter est celui du regard des voisins qui ont autre chose à faire qu’à regarder dans la cour ».18

L’allusion concernant les duels et l’affaire Dreyfus est ajoutée en 1920, de même que l’allusion aux récits des voyages concernant la guerre des Boers, lus par Proust pendant la guerre, dont témoigne sa Correspondance. L’évocation des récits de la guerre des Boers en relation à l’Affaire est une autre déclinaison du thème des minorités non assimilées, lesquelles soit font de leur diversité l’affirmation même de leur existence (c’est le cas de Boers), soit la subissent en restant mêlées dans un espace gluant suspendu entre assimilation et marginalisation (c’est le cas des troupes coloniales citées dans le Temps retrouvé, cible du préjugé, formulé par Charlus, de leur substantielle étrangeté à la guerre des Alliés à cause de leur ethnie différente). Ces allusions aux questions identitaires des minorités et aux enjeux de l’assimilation, étant mises en relation avec l’affaire et avec le berceau de nationalismes qu’a été la Grande Guerre, établissent une analogie avec la condition des juifs en Europe, qui sont eux aussi dans une position hybride entre désir d’assimilation et menace d’exclusion.

Les personnages de Bassani, bons bourgeois et fascistes de la première heure, plus tard tragiquement déportés, témoigneront de cette condition médiane. Ce qu’il est important de souligner ici, sans insister sur les implications étroitement thématiques qui dépassent le propos de cet article, c’est que Bassani, de par le moment historique où il écrit, est à même de tracer le « profil idéal » du personnage juif. Ce profil se construit en faisant de certaines névroses – telles que le snobisme, le désir d’assimilation, le mimétisme, typiques de l’antihéros des romans du XIXe siècle19, les emblèmes du personnage juif et les présupposés sinistrement symboliques de la tragédie imminente. Autrement dit, les persécutions raciales et la discrimination se greffent de façon implacable – comme la machine infernale du fatum dans la tragédie grecque – sur le sentiment d’exclusion et sur le désir âpre et excédé d’assimilation – destin « di separazione e di livore » comme l’écrit Bassani – qui accable et blesse de manière atavique tous ses personnages20. Cette identité problématique d’un destin oscillant entre désir et envie semble être consubstantielle au personnage juif, en être sa marque, son « kind of character » shakespearien21 : c’est à la lumière de cette « marque romanesque » que Bassani décompose et recompose l’histoire de la Shoah en l’exécutant sur les notes souvent discordantes et détonnées de l’identité juive22. C’est justement autour de cette identité refoulée, à laquelle les juifs sont violemment ramenés par la furie nazie23, que Bassani construit sa narration de la Shoah. Cette identité problématique, dénichée et stigmatisée, qui sera la cause de l’exil et de la mort.

Mais comment se réalise l’influence rétrospective de l’œuvre de Bassani sur les épisodes proustiens relatifs à l’Affaire ? La réponse réside justement dans le thème d’une identité partagée entre conscience de diversité et volonté d’assimilation. À la lumière de cette « ferita indicibile »24 identitaire qui, chez Bassani, font des malheureux Juifs les victimes coupables de n’avoir pas compris la tragédie imminente, les liens établis par Proust entre juifs, homosexuels et snobs – « la trinité maudite »25 – dépassent le sentiment d’exclusion pour devenir la véritable « malédiction d’une race ».

En comparant dans un célèbre passage les juifs à celle qu’il appelle notamment la « race maudite de Sodome », Proust porte au plus haut degré de paroxysme l’angoissante intuition germée dans les années de la guerre, l’intuition d’une poursuite aveugle et féroce des minorités rendues faibles et inermes par leur même désir d’assimilation à une société qui ne veut que débusquer leur identité refoulée. La « race maudite » de Sodome est ici thématisée par le leitmotiv obsessionnel de l’exclusion et de la différence qui la rapproche à plusieurs reprises de l’autre « colonie différente »26, celle des juifs :

Race sur qui pèse une malédiction et qui doit vivre dans le mensonge et le parjure, puisqu’elle sait tenu pour punissable et honteux, pour inavouable, son désir, ce qui fait pour toute créature la plus grande douceur de vivre ; […] exclus même, hors les jours de grande infortune où le plus grand nombre se rallie autour de la victime, comme les Juifs autour de Dreyfus, de la sympathie – parfois de la société – de leurs semblables, auxquels ils donnent le dégoût de voir ce qu’ils sont, dépeint dans un miroir qui, ne les flattant plus, accuse toutes les tares qu’ils n’avaient pas voulu remarquer chez eux-mêmes […] ; comme les juifs encore (sauf quelques-uns qui ne veulent fréquenter que ceux de leur race, ont toujours à la bouche les mots rituels et les plaisanteries consacrées), se fuyant les uns les autres, recherchant ceux qui leur sont le plus opposés, qui ne veulent pas d’eux, pardonnant leurs rebuffades, s’enivrant de leurs complaisances ; mais aussi rassemblés à leurs pareils par l’ostracisme qui les frappe, l’opprobre où ils sont tombés, ayant fini par prendre, par une persécution semblable à celle d’Israël, les caractères physiques et moraux d’une race […] tout en niant qu’ils soient une race.27

Le chapitre Sodome et Gomorrhe I, duquel cet extrait est tiré, se construit sous le signe de l’exclusion et de la persécution. Les trois allusions aux juifs, peints à la fois en habits de victimes unies autour de Dreyfus et en habits de complices de cette même société qui les proscrit, nous ramènent à l’attitude ambiguë des juifs vérifiée dans La passeggiata prima di cena ; allusions inattendues qui montrent le pouvoir prophétique de la Recherche. De cette exclusion découle la véritable malédiction – encore une fois, « semblable à celle d’Israël » –, l’éternelle et malheureuse dialectique entre la volonté de se cacher et la volonté de se révéler. Il s’agit d’une indécision fatale et atavique entre le mimétisme – l’attraction pour « ceux qui ne veulent pas d’eux » – et l’appartenance forte à une race destinée à émerger dans le temps jusqu’au jour du « scandale », désastre certain comme le fut le fléau biblique28. Contradiction qui ne peut aboutir qu’à la solitude épaisse des intrus et des exclus, qui ne savent pas « s’ils préfèrent la fréquentation de leurs semblables » ou peut-être « se fuir les uns les autres » ; la solitude de ceux qui, à cause de « l’opprobre où ils sont tombés » sont devenus une race, « dont le nom est la plus grande injure ». La perspective des juifs bassaniens, repoussés au fond du ghetto d’où ils avaient voulu sortir29, donne au désir de se mêler « à la race adverse » qui caractérise les solitaires de Sodome, la profondeur abyssale de la persécution d’une identité enchaînée aux cloisons de la race.

Dispositif stylistique multiplicateur des lectures possibles, l’anachronisme analogique fonctionne à un double niveau, celui du texte et des rapports intertextuels. Les adjonctions d’éléments et de thèmes mûris pendant la période de la guerre permettent à Proust de donner toute sa profondeur thématique à l’épisode de l’Affaire dans la Recherche, en dévoilant les enjeux réels et effrayants d’un cas d’antisémitisme comme celui de Dreyfus : la malédiction de la race et le destin de la marginalisation. L’Affaire ainsi lue, exemplifie, dans l’ombre d’un sinistre présage, les liens maudits entre les trois motifs centraux de la Recherche : snobisme, homosexualité, judaïsme ; de même, les analogies anachroniques servent à Bassani, par la dislocation des plans temporels, à cacher dans les plis de la narration les contenus les plus inquiétants d’une histoire qui ne cessera de hanter son écriture. Dans les deux cas, si avancer de telles vérités sinistres est possible par le déplacement des époques et des discours – subversion qui a le mérite de montrer les choses à travers une audacieuse variation de perspective –, du point de vue stylistique ces analogies sont confiées très souvent à la « dislocation morale » offerte par les propositions incises, les parenthèses, ou même les esquisses et les brouillons, où se déploient souvent ces vérités chargées de fournir le contre-chant dérangeant des propositions principales et des versions définitives du texte.

Au niveau intertextuel, l’analogisme anachronique se révèle être une véritable mise en abyme de la dialectique entre influence rétrospective et pouvoir prophétique. Si pendant la Grande Guerre s’enracinent dans la société civile les nationalismes et les fascismes qui peu après secoueront l’Europe, il est indéniable que l’Affaire, déployant un mécanisme raciste d’identification d’un bouc émissaire sans patrie, dont la punition sera la déportation, en est l’antécédent le plus voyant. Sur le plan du texte les anachronismes exploitant le conflit mondial – avec tout le discours de « l’arrière » caractérisé par le « bourrage des crânes » – permettent alors à Proust de saisir l’influence rétrospective des nationalismes sur l’antisémitisme, des persécutions de masse sur les minorités. En outre, sur le plan plus large de l’intertextualité, la comparaison avec une œuvre postérieure comme celle de Bassani permet de retracer dans certains épisodes proustiens, lus à la lumière effrayante de la postérité, le germe prophétique d’un événement autant monstrueux qu’inédit. Si la Shoah est le centre névralgique de l’art du XXe siècle30, les œuvres que nous avons citées se placent par rapport à l’histoire selon deux perspectives opposées mais complémentaires : la Recherche à l’avance, contenant dans ces pages les douloureuses prémices de la tragédie future ; tandis que l’œuvre de Bassani, postérieure à la Shoah, ne fait que regarder en arrière, assumant le poids inévitable de l’événement. Comme l’écrit Bassani, « Andiamo avanti, ma con la testa sempre voltata indietro »31.

Je conclurai en remarquant que, finalement, cette démarche stylistique de l’analogisme anachronique, noyau de notre lecture de l’influence rétrospective, avait été pressentie et théorisée par Proust lui-même dans un célèbre passage :

Il est arrivé que Mme de Sévigné, comme Elstir, comme Dostoïevski, au lieu de présenter les choses dans l’ordre logique, c’est-à-dire en commençant par la cause, nous montre d’abord l’effet, l’illusion qui nous frappe.32

Bassani, dans sa narration anachronique de La passeggiata prima di cena, ne fait qu’appliquer la théorie proustienne du renversement entre cause et effets, de l’interversion entre ce qui vient avant et ce qui suit. Il reproduit dans ce texte, et dans d’autres aussi, ces « effets qui nous frappent », opérant, selon le précepte de la stylistique proustienne, une déformation dérangeante de la narration historique traditionnelle. Opération déformante rendue encore plus intéressante car appliquée à des périodes historiques, elle permet de regarder l’histoire avec des yeux différents – on sait que le style est une vision du monde – et d’établir des liens nouveaux entre présent et passé. Dans une opération inverse par rapport à celle plus usuelle qui consiste à utiliser le passé comme clé de voûte pour interpréter le présent, Proust nous dit que le présent, ou en général ce qui vient après, peut redéfinir et remplir d’une lumière rétrospective les contours de réalités qui semblaient ordonnées, se donnant à lire pacifiquement.

Et dans cette reprise attentive de la stylistique proustienne de la part de Bassani on assiste – ce qui montre la réversibilité de la notion – à un cas parfaitement classique, et non pas rétrospectif, d’influence littéraire d’un chef d’œuvre comme la Recherche sur sa postérité.




1 Vincent Ferré, Karen Haddad, Proust l’étranger, Amsterdam-New York, Rodopi, CRIN, 2010.

2 Marcel Proust, Contre Sainte-Beuve précédé de Pastiches et mélanges et suivi de Essais et articles, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1971, p. 311.

3 Jorge Luis Borges, « Kafka et ses précurseurs», in Œuvres complètes, trad. P. Bénichou et al., Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1993, t. I, p. 751.

4 Giorgio Bassani, La passeggiata prima di cena, Firenze, Sansoni, 1953, p. 98.

5 Ibid., p. 101.

6 Ibid., p. 394.

7 Sur les anachronismes dans ce roman voir l’éclairant article de Piero Pieri, « La Passeggiata prima di cena. Anacronismi e parodie di Giorgio Bassani ebreo anti-fascista e letterato crociano », in Ritorno al Giardino. Una giornata di studi per Giorgio Bassani, Firenze, Bulzoni, 2006, p. 53-82. Dans cet article Pieri rend compte de nombreux remaniements de La passeggiata, qui témoignent d’une genèse travaillée en raison de la gravité des enjeux idéologiques du roman. Publié pour la première fois en 1951, le texte donne en 1953 le titre à un recueil récompensé par le prestigieux Premio Strega. En 1956 le texte est republié, avec d’autres récits, chez Einaudi sous le titre de Cinque storie ferraresi, recueil qui deviendra plus tard le livre premier du Romanzo di Ferrara. À partir de 1956 Bassani remanie le texte en l’épurant au fil des années de toute allusion à la période fasciste, jusqu’à 1980, année de la sortie de l’édition considérée définitive, de laquelle ont été effacées, ou tout du moins réduites, la plupart des analogies entre les deux périodes historiques. Dans mon analyse, comme indiqué en note plus haut, j’ai suivi l’édition de 1953.

8 Voir l’article de Yuji Murakami, « Comme au temps de l’affaire Dreyfus », in Philippe Chardin, Nathalie Mauriac Dyer (éd), Proust écrivain de la Première Guerre mondiale, Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, 2014, p. 67-83.

9 Ibid., p. 73.

10 Toutes les citations de la Recherche sont tirées de l’édition dirigée par Jean-Yves Tadié. À la Recherche du temps perdu, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade », 1987-89, t. II, p. 1174-1194. Le chiffre romain indique le volume, le chiffre arabe la page. Pour une lecture de l’affaire Dreyfus chez Proust avant les travaux de critique génétique, voir Pierre Zima, Le désir du mythe. Une lecture sociologique de Marcel Proust, Paris, Nizet, 1973. Incontournable sur ce thème la thèse de Yuji Murakami, L’affaire Dreyfus dans l’œuvre de Proust, sous la direction d’Antoine Compagnon, Université Paris-Sorbonne, soutenue le 29 février 2012.

11 À la recherche du temps perdu, II, p. 584.

12 Ibid, IV, p. 379.

13 Ibid., II, p. 585.

14 Yuji Murakami, « Gomorrhe 1913-1915. Survivance de l’Affaire Dreyfus dans le Cahier 54 », in Genesis, n° 36, 2013, p. 79-89.

15 Léon Daudet, L’Avant-Guerre. Études et documents sur l’espionnage juif-allemand en France depuis l’affaire Dreyfus, Nouvelle Librairie Nationale, 1913.

16 Ibid., p. 5-6 ; cité par Murakami,« Gomorrhe 1913-1915. Survivance de l’Affaire Dreyfus dans le Cahier 54 », art. cit., p. 86.

17 Ibid., p. 79-89.

18 À la recherche du temps perdu, III, p. 10.

19 Je pense à l’homme du sous-sol mais aussi à certains personnages de la littérature italienne des années vingt ; je pense en particulier à Amedeo, alter ego de Giacomo Debenedetti, personnage par ailleurs inspiré de Swann, duquel Debenedetti dira : « Mi pareva di vedere in quel ragazzo senza qualità un naturale candidato psicologico ai campi di sterminio », in Rileggere Proust e altri saggi proustiani, Milano, Mondadori, 1982, p. 23.

20 Giorgio Bassani, Dietro la porta, Milano, Mondadori, « I Meridiani », 1998, p. 699.

21 Ces mots sont du critique italien Cesare Garboli, qui cite à son tour le duc de la comédie de Shakespeare Measure for measure : « Ogni vita può essere letta, decifrata, smontata, ricombinata come un testo. […] Ogni vita è già scritta, nelle sue grandi linee non meno che nei piccoli imprevisti. Ogni vita ha la sua cifra, a kind of character, come dice il duca di Misura per misura: “c’è una cifra nella tua vita, che rivela a chi ti osserva tutta la tua storia, da cima a fondo” » dans Pianura proibita, Milano, Adelphi, 2002, p. 77.

22 Les deux formes les plus problématiques de cette identité sont chez Bassani le snobisme et l’homosexualité. Sur le snobisme et le mimétisme, voir, outre La Passeggiata prima di cena, le petit chef-d’œuvre Dietro la porta ; sur le thème de l’homosexualité en rapport à la question juive, voir Gli Occhiali d’oro.

23 À ce propos est significative l’obligation de porter l’étoile de David épinglée sur la poitrine.

24 L’expression donne le titre à la Préface écrite par Roberto Cotroneo à l’édition des œuvres complètes de Bassani ; Giorgio Bassani, Opere, Milano, Mondadori, « I Meridiani », 1998, p. XI-LIII.

25 Voir Elisabeth Ladenson, « Charlus, Bloch, Legrandin, La trinité maudite », dans Antoine Compagnon, Kazuyoshi Yoshikawa (dir.), Swann le centenaire, Paris, Hermann Éditeurs, 2013, p. 357-371.

26 Ibid., p. 25.

27 Ibid., p. 18. Ce passage qui introduit et illustre les souffrances de Sodome, en faisant de la rencontre entre Charlus et Jupien une danse érotique et stérile mimant la fécondation végétale, annonce non seulement le destin du baron, qui mourra proscrit et marginalisé, mais aussi celui de Fadigati, protagoniste du roman de Bassani Gli occhiali d’oro, qui se suicidera à cause de son homosexualité et des persécutions raciales.

28 Un exemple dans la Recherche de cette attitude contradictoire est sans doute Swann. Mondain raffiné, ami du prince de Galles et habitué du Jockey Club, il passe sa vie à essayer de se faire accepter par le catholique et conservateur faubourg Saint-Germain, jusqu’à ce que son appartenance juive l’emporte et qu’il devienne un partisan acharné de Dreyfus, ce qui marque l’affaissement définitif de sa situation mondaine, déjà compromise par le mariage avec Odette.

29 Comme le dit le Narrateur de Gli occhiali d’oro, en montrant toute l’humiliation et la rage envers une condition d’où il ne sera plus possible de sortir : « In un futuro abbastanza vicino, loro, i goìm, ci avrebbero costretto a brulicare di nuovo là, per le auguste, tortuose viuzze di quel misero quartiere medievale da cui in fin dei conti non eravamo venuti fuori che da settanta, ottanta anni. ammassati l’uno sull’altro dietro i cancelli, come tante bestie impaurite, non ne saremmo evasi mai più », in op. cit, p. 291.

30 Voir Alessandro Piperno, Contro la memoria, Roma, Fandango, 2013 ; du même auteur, Proust antiebreo, Milano, Franco Angeli, 2000.

31 Giorgio Bassani, Il Giardino dei Finzi-Contini, in op. cit, p. 513.

32 À la recherche du temps perdu, III, p. 880.




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- Auteur : Roberta Capotorti
- Titre : Influence rétrospective et regard prophétique : le cas de Proust et Bassani
- Date de publication : 07-02-2019
- Publication : Revue Silène. Centre de recherches en littérature et poétique comparées de Paris Ouest-Nanterre-La Défense
- Adresse originale (URL) : http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=comm&comm_id=211
- ISSN 2105-2816