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COLLOQUES


IDENTITÉS, IMAGE ET REPRÉSENTATION DANS LES ESPACES FRANCOPHONES ET ANGLOPHONES : GENRES ET CULTURES
Chateaubriand hermaphrodite ?

Bruno-François Moschetto, Inspecteur d’académie-Inspecteur pédagogique régional des lettres pour le Pacifique Sud.


La liaison entre la poétique et le politique innerve tout l’œuvre de l’Enchanteur. Marc Fumaroli le déclare sans ambages : « Cela peut surprendre : Chateaubriand ne serait jamais devenu l’écrivain que nous croyons connaître s’il n’avait pas eu à relever le défi de vie ou de mort que la Terreur lui a lancé1. » Aussi n’est-il pas anodin qu’à la faveur d’une rencontre en 1832 avec le futur Napoléon III, sa mère et la petite coterie qui les entoure sur les hauteurs du lac de Constance, Chateaubriand, parti pour un nouvel exil après la Révolution de Juillet, croque un tableautin consacré aux restes du grand Empire sous les traits de l’indécidable, du métamorphique et de la réversibilité. Ouvrons le chapitre 20 du Livre XXXVI des Mémoires d’outre tombe : « Après le dîner, elle [la duchesse de Saint-Leu] s’est mise à son piano avec M. Cottrau, beau grand jeune peintre à moustaches, à chapeau de paille, à blouse, au col de chemise rabattu, au costume bizarre tenant des mignons d’Henri III et des bergers de la Calabre, aux manières sans façon, à ce mauvais ton d’atelier entre le familier, le drôle, l’original, l’affecté2. » On le voit, sous les touches accumulatives, Monsieur Cottrau, pourtant futur inspecteur général des beaux-arts du second Empire, est l’incarnation burlesque de la vacance du pouvoir, sa pente labile, son désordre. Or il se trouve que la corruption du politique a déjà été allégorisée sous les traits particuliers de l’inversion sexuelle dans la prose de Chateaubriand et que ce thème, pris dans une ritournelle, développe une signification profonde.

Dans les Mémoires, Chateaubriand prend brutalement ses distances avec l’élite d’une société anglaise dont il avait été l’hôte actif et curieux durant son émigration sous la Révolution française. Un triptyque ironique, contrasté et composé par étapes successives donne congé aux dandys britanniques en arrachant le masque de leur prétendue homosexualité. Mais quand il veut atteindre le plus brillant des dandys en lézardant le mythe de son donjuanisme des foudres de Sodome, l’auteur des Mémoires ne trahit-il pas une partie de lui-même, enfouie ailleurs dans le mensonge romanesque ?

De l’usage polémique des mignons

Observons au préalable que le principe de l’inversion, quand il est conçu comme une puissance poétique permettant d’accroître la vision du monde en même temps que de la dire avec plus d’ampleur, est positivement connoté dans l’œuvre de Chateaubriand. Témoin, l’émerveillement du jeune voyageur qui aborde pour la première fois un autre rivage que les côtes françaises, l’île Gracioza, aux Açores : « Toute l’île, avec ses découpures de baies, de caps, de criques, de promontoires, répétait son paysage inverti dans les flots3. » Enchantement durable puisque ce texte de 1797 est conservé presque mot pour mot dans les Mémoires d’outre-tombe, qui le reprennent plus d’un demi-siècle plus tard4. Mieux encore, la duplication d’une même image dans deux mondes différents est présentée dans les premières éditions du Génie du christianisme comme une manifestation de la perfection divine : « La loi la plus curieuse que nous ayons entrevue dans cet empire [les mers] est celle par qui les individus des trois règnes terrestres se répètent dans les individus des trois règnes marins5. »

Mais peut-on parler d’inversion quand il s’agit en fait d’un même objet ou d’une même forme qui, tout en restant identiques à eux-mêmes, se réitèrent parallèlement dans deux espaces distincts et bénéficient simultanément d’une double représentation, dans la mer et la terre pour reprendre les deux exemples précités, phénomène d’ailleurs renforcé par la nature miroitante de la surface des eaux ? Jean-Pierre Richard a montré que Chateaubriand est rétif aux motifs de la stricte auto-contemplation hypnotique et que les scènes dans lesquelles un sujet humain se réfracte dans un écho non différencié sont souvent indexées de valeurs mortifères. Ainsi les portraits de Raphaël qui tapissent les murs du palais de l’Escurial et qui s’observent en chiens de faïence sont-ils pris dans la moisissure et la mélancolie. « Peu de miroirs pourtant en cette œuvre si renfermée sur soi, si narcissique… C’est que si Chateaubriand poursuit sa propre reproduction dans la distance, […] il veut y découvrir non pas l’exacte pureté d’un reflet spéculaire […] mais la faiblesse d’un être en voie d’effacement » résume l’auteur d’Etudes sur le romantisme6. A priori l’inversion sexuelle, qui correspondrait quant à elle à la métamorphose imprévisible d’un sujet donné par rapport au statut que lui confère sa nature charnelle au sein d’un univers stabilisé et homogène, devrait donc bénéficier d’une attention soutenue de la part de celui qui s’est fait l’oiseleur des variations différenciées du moi. Or il se trouve que ce type de métamorphose donne lieu dans les Mémoires à une instrumentalisation très ponctuelle et particulièrement polémique.

Rien de plus saisissant qu’un renversement des rôles pour allégoriser l’inversion sexuelle. Evoquant dans le livre consacré à son « ambassade de Londres » la Société anglaise à travers ses souvenirs d’outre-manche, lesquels se superposent dans un savant jeu d’échos entre la période ingrate de l’émigration aristocratique et le faste de la représentation de Louis XVIII auprès de Georges IV, autrement dit entre 1793-1800 et 1822, l’auteur des Mémoires d’outre-tombe brosse d’abord le portrait de l’aristocrate anglais sur un ton mezzo-termine, pour glisser soudain et sans raison apparente vers une caractérisation du dandy sous les espèces du butor satisfait, puis encore vers son exact contraire, celui du mignon introverti. Cette double digression, que sa dynamique interne démarque des classiques Caractères, présente alors successivement trois avatars de la société londonienne, échelonnés sur plus de quarante ans, si l’on tient compte de la date de composition finale du passage :

« En 1822 le fashionable devait offrir au premier coup d’œil un homme malheureux et malade ; il devait avoir quelque chose de négligé dans sa personne, les ongles longs, la barbe non pas entière, non pas rasée, mais grandie un moment par surprise, par oubli, pendant les préoccupations du désespoir ; mèche de cheveux au vent7, regard profond, sublime, égaré et fatal ; lèvres contractées en dédain de l’espèce humaine ; cœur ennuyé, byronien, noyé dans le dégoût et le mystère de l’être.

Aujourd’hui ce n’est plus cela : le dandy doit avoir un air conquérant, léger, insolent ; il doit soigner sa toilette, porter des moustaches ou une barbe taillée en rond comme la fraise de la reine Élisabeth, ou comme le disque radieux du soleil ; il décèle la fière indépendance de son caractère en gardant son chapeau sur la tête, en se roulant sur les sofas, en allongeant ses bottes au nez des ladies assises en admiration sur des chaises devant lui ; il monte à cheval avec une canne qu’il porte comme un cierge, indifférent au cheval qui est entre ses jambes par hasard. Il faut que sa santé soit parfaite, et son âme toujours au comble de cinq ou six félicités. Quelques dandys radicaux, les plus avancés vers l’avenir, ont une pipe.

Mais sans doute, toutes ces choses sont changées dans le temps même que je mets à les décrire. On dit que le dandy de cette heure ne doit plus savoir s’il existe, si le monde est là, s’il y a des femmes, et s’il doit saluer son prochain. N’est-il pas curieux de retrouver l’original du dandy sous Henri III : ‘Ces beaux mignons’, dit l’auteur de l’Isle des Hermaphrodites, ‘portaient les cheveux longuets, frisés et refrisés, remontans par-dessus leurs petits bonnets de velours, comme font les femmes, et leurs fraises de chemise de toile d’atour empesées et longues de demi-pied, de façon que voir leurs têtes dessus leurs fraises, il sembloit que ce fust le chef de saint Jean en un plat.’

Ils partent pour se rendre dans la chambre de Henri III, ‘branlant tellement le corps, la tête et les jambes, que je croyais à tout propos qu’ils dussent tomber de leur long… Ils trouvaient cette façon-là de marcher plus belle que pas une autre’8. »

Le premier des trois portraits successifs de dandys anglais est donné comme une synthèse de ce que Chateaubriand a pu observer quand il était diplomate à Londres, entre les mois d’avril et de septembre 1822. L’auteur y retrouve aussi le jeune homme qu’il fut trente ans plus tôt, avec ses désespoirs de mansardes. D’ailleurs, quelques lignes en amont de cet extrait, le regard porté par le mémorialiste écrase les distances temporelles puisqu’il subsume à la fois « les vieux et les jeunes dandys. » L’anglais à la mode à la fin de la régence nous y est présenté comme un séducteur excentrique et surprenant. Son vocabulaire et son élocution, son accent même changent en permanence et cela tient du prodige. L’auteur nous peint le tableau d’individus libres et énergiques dictant capricieusement les règles des arts équestre et oratoire. Mais dans le passage cité on devine, en ombre portée et déployée sur un mode parodique, la pose métaphysique où se fige la figure mythique d’un René au faîte de sa gloire littéraire. Si ce premier portrait se nourrit en filigrane des errances et des accablements de l’original, celles du jeune émigré fin de siècle au bord de la Tamise, il moque surtout l’inauthenticité des copies ultérieures qui surabondent9. Le tableau, saisi sous l’œil sceptique du ministre de Portland-Place, et dont l’essentiel se concentre sur les traits du visage, s’agence donc à la fois en miroir du narrateur, fantôme gentiment raillé, et en portrait-charge des fats désœuvrés de la scène londonienne.

Le second portrait qui a également été rédigé (ou tout au moins revu) en 1839, si l’on en croit les indications de régie données au deuxième paragraphe du chapitre 1 de ce même Livre XXVII10, est une vue imaginaire de la gentry londonienne, décalée de dix-sept ans par rapport à la première vision. Le narrateur, probablement assis à son bureau de la rue du Bac, imagine la capitale anglaise. Il n’y est point retourné depuis son ambassade, et ne la reverra qu’en 1843 à la faveur d’une rencontre avec l’hypothétique Henri V, prétendant au trône de France. Une tension entre l’énonciation autoritaire dénuée de modalisateur et la dimension spéculative de la description, permet à ce passage de se présenter sous les aspects et féroce et cocasse de la pure satire. En quelques lustres, l’aristocratie anglaise s’est dégradée dans l’embourgeoisement. Le dandy, devenu mufle gourmé, satisfait et contraint, multiplie les foucades de laquais jouisseur. C’est un juste-milieu qui a dérobé l’équipage de ses maîtres pour se délecter dans une confortable sécurité. Chateaubriand, on le voit, s’est totalement dissocié de cet univers.

Or il se trouve que ces deux premiers portraits de dandys anglais ne sont pas exactement des originaux qui auraient été conçus en 1839. Ils sont en réalité réemployés par le mémorialiste qui les a extirpés de la cinquième partie intitulée « Nouveaux romans » de son Essai sur la littérature anglaise et considérations sur le génie des hommes, des temps et des révolutions, publié à Paris en 1836 chez Gosselin & Furne11. Les comptes-rendus de cet Essai donnés par la presse anglo-saxonne furent peu favorables. Ils stigmatisent l’instrumentalisation de la littérature anglaise par Chateaubriand. Celui-ci viserait surtout à démontrer que le protestantisme britannique fut à l’origine de la Révolution française, devenue elle-même vecteur de la décadence du monde moderne : « It is, in truth, far less an Essay on English Literature, than a treatise de omnibus rebus […]. His moving impulse […] was to attack the French Revolution, and, for its sake, the Reformation, which he considers as its precursor and parent (Athenaeum) ; M. de Chateaubriand seems to think that the tendency of the Reformation has been towards barbarism […] (Edinburgh Review)12. »

Chateaubriand persiste et signe dans les Mémoires, publiés en 1848, en renvoyant nez à nez ses aigres critiques et les dandys emphatiques. On observe que l’idée d’une dégradation du dandy anglais en bourgeois positiviste est contemporaine du remplacement de la monarchie légitime par une monarchie constitutionnelle en France, comme si la mutation de l’individu anglais métaphorisait ce qui se déroule sur le plan institutionnel en France, comme si une sociologie excentrée se constituait en commentaire historique d’une révolution indicible de l’intérieur. Si l’Angleterre est ce chaudron où s’est anticipée la transformation politique continentale à la croisée des XVIIIe et XIXe siècles, il est bien normal que le changement de mœurs qui y taraude la société des dandys à partir de 1830 puisse être convoqué en contrepoint explicatif du changement de civilisation lié à la Révolution de Juillet. C’est la nature sophistique de ce transfert, qui plaque sur le monde des dandys – que Chateaubriand ne voit plus – le caractère insupportable de la transformation politique dont il est aveuglé depuis sa tonitruante démission de la Chambre des Pairs, qui détermine la dimension caricaturale du propos. De même qu’à la fin des Mémoires Louis-Philippe est travesti en « sergent de ville » stoïque qui remercie quand on lui crache dessus13, de même les dandys tels qu’ils apparaissent après 1830 sont transformés en souffre-douleurs d’un intraitable légitimisme. On se souvient que le seul commentaire que les journées de juin 1848, laminant le régime du roi des Français, arrachèrent à Chateaubriand, paralysé et tout proche de sa fin, furent à peu près ceci : « C’est bien fait ! »

Déjà dans un passage sur les Mœurs politiques des Anglais, rédigé en 1822 mais concernant la période de son émigration et situé dans la Première partie des Mémoires, Chateaubriand prenait acte des changements néfastes liés à la récente Révolution continentale : « Je ne saurais dire à quel point je suis frappé, lorsque, au lieu des grands orateurs que j’avais admirés autrefois, je vois se lever ceux qui étaient leurs seconds à la date de mon premier voyage, les écoliers à la place des maîtres. Les idées générales ont pénétré dans cette société particulière14. »

Venons-en au troisième morceau, celui qui prend l’exact contre-pied du précédent. A la différence des deux premiers, le maître en recyclages discursifs qu’est Chateaubriand n’en a pas emprunté la matière à la Littérature anglaise de 1836 mais à l’Analyse raisonnée et fragments de l’histoire de France (tome V ter des Œuvres complètes, p. 377-378), qu’il a publiée à Paris chez Ladvocat en 1831. La citation entortillée dont l’extrait se compose est un peu rapidement attribuée par le mémorialiste au seul Thomas Artus, alors qu’il a convoqué également un fragment du Journal, publié par Petitot pendant la Restauration, que Pierre de l’Estoile rédigea sous les règnes d’Henri III et d’Henri IV et dont il était friand15. Lors de la rédaction finale des Mémoires, ce réemploi de citation est inséré après la phrase sur laquelle s’achevait le deuxième portrait dans l’Essai de 1836 : « Mais sans doute, toute ces choses sont changées dans le temps même que je mets à les décrire. » Cette formule qui était d’esprit conclusif dans la Littérature anglaise se met au contraire à fonctionner dans les Mémoires comme une relance, confirmée par le renversement opéré par le troisième portrait. Autrement dit, entre 1836 et 1839 une force iconoclaste s’est emparée de Chateaubriand à l’encontre de l’univers anglais en général et du dandysme en particulier.

La troisième version du dandysme apparaît alors en deux temps : dans l’abstraction de formules lapidaires tout d’abord, puis illustrée complaisamment avec les mignons d’Henri III. Ailleurs, Chateaubriand rappelle que ce prince qui incarne la consomption du politique fut assassiné au château de Saint-Cloud, espace catastrophique où Henriette d’Angleterre mourra d’une mort fulgurante, où Bonaparte réussira son coup d’Etat et que fuiront Charles X et son fils aîné pour abdiquer à une heure d’intervalle16. En outre, la revendication d’appartenance à la race des Valois (qui permet à son bénéficiaire d’accéder juridiquement à la lieutenance générale du royaume) résonne encore comme une malédiction, dans le cadre de la décadence du pouvoir incarnée par la quasi-légitimité de Louis-Philippe : « On prouvait à Louis-Philippe qu’il était le fils de Louis-Philippe-Joseph […] donc Louis-Philippe d’Orléans était Bourbon et Capet, non Valois. M. Lafitte n’en continua pas moins à le regarder comme étant de la race de Charles IX et de Henri III […] (au motif sans doute que le Valois était dans l’apanage de la branche d’Orléans)17. » D’une manière générale, le rapport de Chateaubriand avec le règne des Valois est ambivalent. Daniel Maira précise que son « intérêt historique pour la Renaissance demeure justement dans l’analogie [qu’il] peut établir avec son expérience individuelle, et aussi dans la peur que le renouveau se fasse de manière abrupte, comme une table rase qui déboucherait sur un dénouement effrayant (la Réforme entraîne les guerres de religion de même que la Révolution débouche sur la Terreur)18. »

Ce qui singularise ce dernier portrait est la puissance avec laquelle le néant et la mort y sont mis en scène. La réécriture négative du cogito cartésien préside à l’apparition d’un ensemble entièrement dysphorique. Le moi, le monde, la société sous toutes ses formes se sont retirés de l’univers du dandy, comme si Chateaubriand avait anticipé la conception baudelairienne qui en fera vingt ans plus tard un mort-vivant obsédé par la devise ignacienne perinde ac cadaver. Dans ce contexte, la charge drolatique de la citation empruntée au(x) (deux) pamphlétaire(s) de la Renaissance disparaît sous les indices morbides de la décapitation et de la désarticulation de corps suppliciés. La violence de l’image, qui surexpose les mignons coquets et maniérés en les révélant sous la forme de pantins promis à la chute et de trophées d’échafaud exhibés, obère la simple inversion apparente des traits génériques pour conduire le lecteur vers l’inversion, plus radicale encore, de la mort qui saisit le vif.

Pour quelles raisons le mémorialiste a-t-il donc inversé la représentation vaguement méprisante et prudhommesque du dandy anglais pour le précipiter soudain dans l’univers excentrique des caves de Goya, où règne le sombre désir19 ? Pour répondre, il convient de souligner que les deux formules qui ouvrent les deuxième et troisième portraits embrayent fortement la description sur le moment de l’énonciation : « Aujourd’hui ce n’est plus cela » et « Mais sans doute, toutes ces choses sont changées dans le temps même que je mets à les décrire. » C’est qu’en effet en 1839 l’auteur est un survivant qui écrit sur le mode du dernier jugement : « Parmi les morts de 1822 et les morts qui les précédèrent en 1793 », précise-t-il deux chapitres auparavant20. En 1834, sa tragédie Moïse est un four à Versailles. En 1835, Natalie de Noailles, qui fut l’Armide de son périple autour de la Méditerranée, disparaît après un long séjour dans la folie. En 1836 Chateaubriand, éternel panier-percé, est conduit à aliéner la publication de ses Mémoires en viager. Mais surtout il essuie cette campagne des revues anglaises qui déchirent son Essai.

Cela suffit-il pour expliquer l’animosité qui télescope étrangement les mœurs du dernier des Valois avec celles prêtées aux dandys anglais sous Georges IV et son pâle successeur ? En tout cas, s’il prise le personnel politique souvent issu de la haute aristocratie qui entoure le roi, chateaubriand méprise cordialement ses sujets en général : « Les Anglais de la nouvelle race sont infiniment plus frivoles que nous ; la tête leur tourne pour un show : si le bourreau de Paris se rendait à Londres, il ferait courir l’Angleterre21. » Revoilà le fantasme de la décollation lié aux mœurs prêtées à la société mondaine corrompue d’Angleterre. Il est vrai que les Anglais furent les premiers à décapiter leur roi.

Avec l’avènement de la Monarchie de Juillet, Chateaubriand devient de plus en plus sensible à la misère ouvrière, en France, en tant qu’elle illustre la médiocrité du régime usurpateur mais aussi outre-manche où l’industrialisation forcenée prolétarise femmes et enfants dans des conditions scandaleuses et dangereuses. Pourtant, il avait dénoncé cette dérive anglaise à la Chambre des Pairs dès le mois de décembre 1826 : « Un colosse a quelque fois les pieds d’argile […] quand on est dans la dure nécessité de faire fusiller tous les ans des populations ouvrières qui manquent de pain. » Guy Berger, citant ce discours ancien avant d’analyser un texte plus tardif des Mémoires, souligne le décalage inexplicable du pessimisme de Chateaubriand à l’endroit d’un Royaume-Uni entré dans la voie de la réforme sociale à l’époque de la rédaction du Livre XXVII : « On est gêné par ce texte de 1839 dans lequel un pays en train de naître à la modernité est représenté comme un univers de destruction et de ruines22. »

En 1839 la légende noire entourant Napoléon commence à se dissiper. Trois ans plus tôt, La Confession d’un enfant du siècle de Musset avait diagnostiqué l’écroulement de l’Empire comme facteur d’apparition d’un ennui généralisé. Le prince de Joinville, troisième fils de Louis-Philippe, va partir en juillet 1840 pour Sainte-Hélène présider à la grande anabase du cadavre momifié vers les Invalides23. Aussi les Anglais, au moment même où ils se rapprochent diplomatiquement de la France en autorisant le retour des cendres, glissent-ils peut-être du rôle de libérateurs de l’Europe à celui de médiocres persécuteurs de leur prisonnier, dans l’esprit de celui qui entame les livres de ses Mémoires consacrés à l’Empereur.

Mais surtout, la hantise grandissante que le prestige de lord Byron puisse un jour obscurcir la gloire de l’Enchanteur justifie l’insertion belliqueuse du troisième passage. Au-delà des silhouettes fatales d’anonymes mignons qui se déhanchent à l’excès, se profile le spectre corrosif et claudicant du père de Childe Harold, désarticulé par un pied-bot.


Fascination-répulsion pour le diable boiteux

Georges IV, auprès duquel Chateaubriand représenta le roi de France, était célèbre pour son excentricité. Encore Prince de Galles, il avait été obligé d’épouser une protestante alors qu’il s’était déjà marié secrètement (et donc inutilement) avec une catholique dont il était fort amoureux. Il décida alors de se comporter en roi célibataire, multipliant les maîtresses, passant sa vie au jeu et montant à cheval en costume de soie rose criblé de breloques. Il y a donc quelque audace pour le mémorialiste à le présenter comme un amateur de convenances ou de l’équilibre naturel des rôles en mentionnant leur commune aversion pour Decazes, le protégé de Louis XVIII, « un favori qui n’a d’autre mérite que celui de l’attachement à son maître24. »

Dans cette perspective, le chapitre 2 qui précède celui dans lequel sont insérés les trois portraits de dandys, préfigure déjà l’expulsion de cette race insolente fascinée par l’inversion des rôles. Selon Jean-Claude Berchet25, c’est Beau Brummel que le roi fait congédier de son palais avec un sens consommé de l’à-propos : « Un de ses compagnons de table avait parié qu’il prierait Georges IV de tirer le cordon de la sonnette et que Georges IV obéirait. En effet Georges IV tira le cordon et dit au gentleman de service : Mettez monsieur à la porte26. » Chateaubriand veut que le dandysme se brise les dents sur cette incarnation ultime de l’autorité qu’est le roi. Il est de bonne guerre, en effet, que le dandy ne soit pas à l’abri d’être joué dans les formes mêmes avec lesquelles il prétend subvertir l’ordre social. Ainsi, celui qui veut transformer le roi en son domestique n’y parvient qu’au prix de son propre anéantissement, lui-même redoublé dans la saynète par l’élévation ironique du laquais véritable en gentilhomme, comme en témoigne l’emphase liée à l’emploi de l’italique par le mémorialiste pour désigner l’instrument de la vengeance royale. L’éviction narrative et la précipitation symbolique du type dandy sont donc préparées de longue main en ce début de Livre XXVII. Plus loin, vers la fin du chapitre 3, le dandysme au féminin est également foudroyé dans la personne de la comtesse de Lieven, ainsi que le dandysme militaire dans celle du maréchal Soult.

Sans doute, la diabolisation des dandys anglais opérée par Chateaubriand fonctionne-t-elle parce qu’il concentre en eux tous les défauts prêtés aux romantiques en général. Fabienne Bercegol en dresse la liste : « Le portrait caricatural des artistes romantiques nous rappelle encore que Chateaubriand n’entend pas être solidaire de tous leurs excès. Il y tourne en effet en dérision leurs extravagances, leurs efforts pour se donner une apparence farouche, leur goût forcené pour les spectacles d’une nature déchaînée ou pour les scènes de barbarie, leur attrait pour le macabre. […] Il se moque aussi de cet enlaidissement volontaire, de ce désir de provocation, qui transparaissent dans l’ostentation de leurs barbes et moustaches, ou dans le désordre de leurs cheveux…27 »

Le coq-à-l’âne que constitue la succession des deux derniers portraits exprime poétiquement un paradoxe moral. Les Anglais, dont les deux révolutions (1649 et 1688) sont pensées comme ayant anticipé presque mécaniquement le double traumatisme historique vécu par Chateaubriand (1789 et 1830) obéissent pourtant à une logique sociale incompréhensible : « Tous les Anglais sont fous par nature ou par ton28. » Wladimir Troubetzkoy observe que bien loin de s’agréger rationnellement des mutants qui, pénétrant la sphère aristocratique avec l’acquisition exponentielle de charges vénales, la transformeraient en intelligentsia, la haute société anglaise constitue un contre-exemple. En effet, « les nobles anglais […] ne songent pas à écrire, et les hommes de lettres, quand ils sont considérés, le sont pour leurs œuvres et nullement pour une aura quelconque qui en ferait des oracles au-delà de leur compétence, les lettres29. » Un passage rétrospectif par rapport à la période de l’ambassade à Londres et ultérieurement retranché des Mémoires, souligne également que l’insatiable curiosité des Anglais les jette dans un état de métamorphose permanent : « Telle est la puissance de la nouveauté en Angleterre, que le lendemain [de l’arrivée de madame Récamier] les gazettes furent remplies de l’arrivée de la beauté étrangère30. »

Pour Chateaubriand, le parangon de cette démence supérieure dont semblent saisis les Anglais est lord Byron. Jean-Christophe Cavallin montre comment le Livre XII des Mémoires, rédigé en 1822 mais revu en 1845, notamment à la lumière du second tome de l’Essai sur la littérature anglaise, dresse le procès-verbal d’un manquement : celui de Byron à l’égard du mémorialiste. Toute la dilection de Chateaubriand à l’endroit de l’auteur de Hamlet se structure en contre-exemple de l’hommage que Byron aurait dû lui rendre, alors que muré dans le silence celui-ci n’a pas voulu admettre que Chateaubriand était bien son Shakespeare. Cette « formule contrariée31 » convertirait Byron en Cham, le fils de Noé maudit pour s’être moqué de son père. En vérité, Byron n’aimait que les auteurs classiques et son dédain vis-à-vis de Chateaubriand n’est qu’un avatar de celui qu’il éprouvait pour la génération romantique en général, ce qui confère au procès posthume instruit contre lui une dimension purement fantasmatique.

Aussi, endossant la robe du procureur, Chateaubriand se transforme-t-il en spectre biblique, vecteur de la malédiction à l’encontre d’un Byron irrespectueux qui ne lui a pas érigé de sépulture verbale. Le grief repose sur une parenté, « des conceptions pareilles32 » entre Childe Harold’s Pilgrimage (1812-1818) et René (1802) qui ont conditionné le plaisir illégitime que Byron aurait pris en enrichissant son œuvre « des idées et des images » puisées chez son devancier sans payer la dette d’un plaisir en retour, celui de l’éloge dû. Naturellement, l’actualisation du mythe de la malédiction de Cham repose sur un sophisme majeur : Chateaubriand ne peut devenir instrument de l’anathème à l’encontre du fils ingrat que parce que l’héritier est mort avant l’ancêtre bafoué. Celui-ci, entité pourtant purement physique, prend en charge une vengeance d’ordre métaphysique et confère alors à son écriture la nature spirituelle et suprasensible des fantômes et des revenants. La texture de son discours en est comme sacralisée, son statut d’auteur devient dérogatoire à celui de l’humanité commune et au fond, le refus byronien d’assumer sa créance est érigé en évènement qui permet à la prose de Chateaubriand de se sublimer. Revanche aussi flamboyante qu’artificielle.

Ce Livre XII se présente donc comme les prémices de la catastrophe brutale qui sera réalisée par la succession des trois portraits de dandys du Livre XXVII, et il en est le commentaire anticipé : « Une chose déplorable, c’est la rapidité avec laquelle les renommées fuient aujourd’hui. Au bout de quelques années, que dis-je ? de quelques mois, l’engouement disparaît ; le dénigrement lui succède33. » On se souvient que Byron, voleur de feu définitivement enchaîné dans le Caucase des Mémoires, gît à la fois présent et absent en médaillon dans le premier des portraits sous les espèces de l’adjectif « byronien. »

Mais au-delà de l’impiété byronienne ce sont les Anglais dans leur totalité qui deviennent renégats car le changement d’ethos niveleur qui traverse la société britannique depuis la Révolution continentale est tout autant à l’origine de l’exil de Byron que de l’insuccès de la Littérature anglaise de Chateaubriand. Ainsi la conclusion du chapitre 4 du Livre XII que les Mémoires consacrent à Byron énonce exactement dans les mêmes termes que le passage sur les Mœurs politiques des Anglais combien leur singularité a été sacrifiée sur l’autel du démocratisme : « Comme Childe-Harold excelle principalement à peindre les sentiments particuliers de l’individu, les Anglais, qui préfèrent les sentiments communs à tous, finiront par méconnaître le poète dont le cri est si profond et si triste34. » Chateaubriand enveloppe donc dans une même malédiction la logorrhée des publicistes Anglais défavorables à son Essai et le mutisme de l’auteur de Childe-Harold à son égard.

La relation symbolique de Chateaubriand vis-à-vis de Byron est généralement appréhendée sous l’angle d’une paternité bafouée, voire inversée35. Le texte liminaire que les Mémoires lui consacrent invite cependant à valoriser la dimension d’une fraternité conflictuelle entre les deux écrivains, ne serait-ce que parce qu’il est longuement filé sur un parallèle. L’idée d’une enfance analogue, puis celle d’une proximité spatiale au moment de la jeunesse, correspondent en effet largement aux relations qu’un aîné peut entretenir avec son cadet au sein d’une même famille – on note d’ailleurs en filigrane la présence homophonique d’une mère commune : « A l’époque de mon exil en Angleterre, lord Byron habitait l’école de Harrow36, dans un village à dix milles de Londres. Il était enfant, j’étais jeune et aussi inconnu que lui ; il avait été élevé sur les bruyères de l’Ecosse, au bord de la mer, comme moi dans les landes de la Bretagne, au bord de la mer ; il aima d’abord la Bible et Ossian, comme je les aimai ; il chanta dans Newstead-Abbey les souvenirs de l’enfance, comme je les chantai dans le château de Combourg37. » En outre, lors du séjour de Chateaubriand à Venise hanté par le fantôme de Byron, seul un portrait du futur poète adolescent, préservé des corruptions ultérieures, trouve grâce auprès du mémorialiste : « Childe Harold dans cette miniature, est charmant, tout jeune, ou tout rajeuni ; il a un caractère de naïveté et d’enfance38. » On croirait la description de l’aquarelle anonyme intitulée « portrait imaginaire de Chateaubriand âgé d’une dizaine d’années » que l’on trouve exposée au musée des Jacobins de Morlaix39.

En outre, un lapsus chronologique discrètement situé dans un passage rédigé à la fin de la seconde Restauration révèle que Chateaubriand finit par se prendre pour un jumeau de Byron… qui lui rendrait enfin hommage : « Je m’en revenais [d’une visite au tombeau de Dante à Ravenne] tout ému et ressentant quelque chose de cette commotion mêlée d’une terreur divine que j’éprouvai à Jérusalem, lorsque mon cicerone m’a proposé de me conduire à la maison de lord Byron40. » Cette proposition touristique n’aurait pu être faite qu’à Byron qui a suivi (en 1809-1811) et non précédé Chateaubriand en Terre sainte (qu’il aborda durant son périple de 1806-1807). Le mémorialiste le sait bien : « Lord Byron est allé visiter après moi les ruines de la Grèce : dans Childe-Harold, il semble embellir de ses propres couleurs les descriptions de l’Itinéraire41. » Une telle réversibilité des rôles souligne le fantasme de fraternité contrariée de Chateaubriand vis-à-vis de Byron, au regard de ce qui est dû à l’aîné.

Chateaubriand a pu se glisser à plusieurs reprises et selon un rituel compulsif dans l’ombre inversée de Caïn. L’aîné des fils du comte de Combourg, Geoffroy-René, est mort au berceau en 1758. Il fut immédiatement remplacé en 1759 par Jean-Baptiste qui, à sa manière, poussa son frère dans la tombe. Le survivant de cette première paire de frères, l’héritier du titre nobiliaire et du fief, fut éliminé sous la Révolution aux dernières heures de la Terreur. Jean-Baptiste connu ainsi à son heure le sort de saint Jean après avoir baptisé de vingt-cinq louis d’or quelques mois auparavant son frère mourant rencontré par hasard à Bruxelles42. Près de dix ans après la venue des deux premiers fils (et par-delà la naissance des nombreuses sœurs de l’écrivain) les parents de Chateaubriand durent à nouveau affronter ce même scénario de l’assassinat symbolique d’un fils par son frère cadet. Ils monnayèrent en effet la conception du futur auteur de René de la perte d’un garçon de dix-neuf mois, Louis-Auguste, le 30 décembre 176743. Par un incroyable entêtement du destin, François-René a tué dans le nid le frère qui l’a immédiatement précédé, de même que son frère aîné avait en son temps accompli exactement ce même meurtre imaginaire.

Observons que le second prénom que François-René a longtemps porté en prétendant croire que c’était le sien, Auguste, alors qu’il appartenait au père, René-Auguste, constituait également un signe-trophée arraché aux limbes dans lesquelles sa propre venue au monde avait mécaniquement précipité son frère Louis-Auguste. Sous cet angle, l’aveu du prénom épiphorique René, qui pourtant était le sien, lui resta interdit aussi longtemps que Jean-Baptiste était vivant puisque ce signifiant René était la dépouille ravie dans les mêmes circonstances au tout premier des fils et dévolue à l’aîné encore vif et dominant. Les trois premiers frères éliminés, François pu enfin accepter son véritable second prénom, René, commun au père et au premier fils, comme Auguste fut commun au père et au troisième fils mais dont la puissance était beaucoup plus riche qu’Auguste car ce dernier prénom n’avait jamais symboliquement appartenu au frère aîné, chéri du sort, bénéficiaire de la fortune et finalement déchu. De ce point de vue, René est le triple cri de victoire d’Abel devenu Caïn.

En précipitant lord Byron dans le pandémonium, Chateaubriand donne congé à une partie de lui-même qu’évoque assez bien la lettre envoyée le 15 août 1798 à Louis de Fontanes : « Tête, cœur, caractère, j’ai tout trouvé en vous à ma guise et je sens que désormais je vous suis attaché pour la vie ; Ne trouvez-vous pas qu’il y ait quelque chose qui parle au cœur dans une liaison commencée par deux Français malheureux, loin de la patrie ? Cela ressemble beaucoup à celle de René et d’Outougamiz ; nous avons juré dans un désert et sur des tombeaux44. » Plus tard, l’œil de la police directoriale rendant le cryptage nécessaire, il chiffre sa lettre du 19 août 1799 d’une éloquente apostrophe au même Fontanes : « Citoyenne. » En fait il s’adresse officiellement à la femme de celui-ci45. Enfin, le 25 octobre 1799 il lui déclare : « Vous m’embrassez les larmes aux yeux, dites-vous. Le ciel m’est témoin que les miens n’ont jamais manqué d’être pleins d’eau toutes les fois que je parle de vous. […] Je suis à présent fort lié avec cet admirable jeune homme que vous me léguâtes à votre départ. Nous parlons sans cesse de vous. Il vous aime presque autant que moi46. » Gageons que cette fois-ci la dénomination masculine pourrait bien masquer la magnifique chevelure de la blonde Créole, madame de Belloy qu’il serait préférable que l’épouse de Fontanes ne reconnût point. Et dans ce cas, la cour de Chateaubriand a bien l’air de s’exercer au moyen d’un tiers inclus objet d’une dévotion commune.

Si la réversibilité sexuelle préserve l’incognito dans le champ épistolaire, l’allusion aux Natchez, que l’on trouve dans la première des trois lettres susmentionnées, n’est peut-être pas aussi pudique que le suggèrent les éditeurs de la Correspondance générale en nous renvoyant à la seule scène du pacte de fidélité47 : « Fils de l’étranger, dit-il, je me confie à toi sur mon berceau et je mourrai sur ta tombe. Nous n’aurons plus qu’une natte pour le jour, qu’une peau d’ours pour la nuit. […] Les deux amis plongèrent leurs pieds nus dans le ruisseau de la cabane, pour marquer que désormais ils étaient deux pèlerins devant finir l’un avec l’autre leur voyage. […] Tels étaient les chants du couple fraternel48. »

En effet, la délivrance ultérieure par l’indien Natchez de l’Européen prisonnier des Illinois, promis aux affres de la torture et aux horreurs du supplice, réalise le vœu de secours mutuel des deux amis dans une ambiance de tendresse fusionnelle beaucoup plus grecque : « Déjà la nuit était descendue ; déjà Outougamiz s’était enfoncé dans l’épaisseur des taillis où déposant René parmi de longues herbes, il s’était couché près de lui […]. René veut adresser les paroles de sa tendre admiration au jeune Sauvage, mais celui-ci lui ferme la bouche […]. Le souffle refroidi de l’aube engourdit les membres de René ; ses plaies étaient déchirées par les buissons et les ronces ; et de la nudité de son corps découlait une eau glacée : la fièvre vint habiter ses os ; et ses dents commencèrent à se choquer avec un bruit sinistre. Outougamiz saisit René de nouveau, le réchauffa sur son cœur, et quand la lumière du soleil eut pénétré sous la voûte des cyprès, elle trouva le Sauvage tenant encore son ami dans ses bras. […] Montagnes, précipices, rivières, tout est franchi : on dirait un aimant qui cherche à se réunir à l’objet qui l’attire à travers les corps qui s’opposent à son passage. […] Le second soin du frère de Céluta fut de panser les plaies du frère d’Amélie. Il sépare deux nœuds de roseaux, puise un peu d’eau du marais, verse cette eau d’une coupe dans l’autre pour l’épurer, et lave les blessures, dont il a d’abord sucé le venin. […] ‘Te fais-je mal ? te trouves-tu un peu soulagé ?’ René répondait par un signe qu’il se sentait soulagé, et Outougamiz continuait son opération avec délices. […] Il s’assit auprès de René, lui prit le front entre ses deux mains, et le pencha doucement sur sa poitrine : alors, baissant son visage sur une tête chérie, il se prépara à recueillir le dernier soupir de son ami49. »

Cette thématique est confirmée par les propos effrontés de la jeune Indienne Mila, au terme d’un duo aquatique fort sensuel avec son promis Outougamiz qu’elle veut arracher à René : « Elle passait à son cou un bras humide ; elle approchait son visage si près du sien, qu’elle lui faisait sentir à la fois la fraîcheur de ses joues et la chaleur de ses lèvres. Liant ses pieds aux pieds de son compagnon de bain, elle n’était séparée de lui que par l’onde, dont la molle résistance rendait encore ses entrelacements plus doux : « N’était-ce pas ainsi, disait-elle, que tu étais couché avec René sur le lit de roseaux, au fond du marais50 ? »

En septembre 1822, lord Byron qui vient de perdre sa seconde fille Allegra à Pise s’installe à Gênes. Au printemps 1823, quelques semaines avant son départ fatal pour la Grèce insurgée, il y fréquente lord et lady Blessington, laquelle publiera un recueil des conversations qu’elle a menées avec le poète. Le couple est accompagné d’un Français, le comte Alfred d’Orsay. Or il est question de ce jeune homme, qui va rester jusqu’à la veille du second Empire le prince parisien de la jeunesse dorée ainsi qu’un grand inventeur de parfums51, en clausule du triple portrait qui nous occupe. D’Orsay est présenté comme la quintessence de ce dandysme insupportable que Chateaubriand condense en un art de « sauter les barrières » avec succès. Le mémorialiste suggère de manière elliptique qu’au contact du dandy français ce qui restait de tabous anthropologiques est pulvérisé : « Il avait un succès sans égal, et, pour y mettre le comble, il finit par enlever une famille entière, père, mère et enfants52. » Héros collectif des Blessington, amant simultané de la femme et du mari53, puis époux d’une fille issue d’un premier mariage avant de divorcer pour reprendre la mère à la mort du père, il est porté aux nues, chaperonne les équipées italiennes et hérite de la fortune.

Chateaubriand convoque ce petit apologue scandaleux pour montrer que les Anglais sont fascinés par « l’insolence », l’irrationalité comportementale no limit et qu’ils peuvent alors lui sacrifier l’ordre social, tel qu’il est incarné par les prohibitions classiques structurant la famille. Plus dandy que les dandys anglais, d’Orsay peut « les tutoyer sans façons » (ce qui en anglais reste une prouesse morphosyntaxique), c'est-à-dire les battre sur le terrain de la provocation permanente puisqu’il conservera toujours au moins l’avantage… de ne pas être Anglais. Autrement dit la passion de cette société anglaise, riche et oisive, pour la subversion des contraintes se paye par l’autodestruction. Pour le mémorialiste, le dandysme est socialement dangereux en ce qu’il s’inscrit dans une compétition de transgression morale, où le vainqueur est l’auteur de la dernière provocation. Au fond, Georges IV démontrant à Brummel qu’il le congédie à sa propre demande lui donne une leçon de dandysme. En superposant à l’insolence comportementale d’Henri III et de ses gitons la surenchère provocatrice des dandys, en dénonçant celle-ci comme une résurgence apaisée mais certaine de celle-là, le mémorialiste ne fait peut-être pas autre chose. Mais il l’accomplit en littérature, sans le risque d’être doublé.

*

Chateaubriand n’aime plus les dandys. Ils sont les clones envahissants de l’auteur du Childe, qui lui sucent le sang et lui gâchent l’existence comme ils altèrent le corps social. Sa défiance à leur endroit est antérieure à l’accueil dédaigneux réservé outre-manche en 1836 à son Essai sur la littérature anglaise. Il s’enracine, dès son retour de l’ambassade londonienne, dans l’ombre insupportable de la gloire de Byron couvrant progressivement tout le reste de l’Europe. Une lettre à Juliette Récamier, rédigée en 1828 dans l’éclat de l’ambassade à Rome et intégrée dans les Mémoires, le résume sans appel : « Ce qu’il y a de vraiment déplorable ici, ce qui jure avec la nature des lieux, c’est cette multitude d’insipides Anglaises et de frivoles dandys qui, se tenant enchaînés par les bras comme des chauves-souris par les ailes, promènent leur bizarrerie, leur ennui, leur insolence dans vos fêtes, et s’établissent chez vous comme à l’auberge. Cette Grande-Bretagne vagabonde et déhanchée, dans les solennités publiques, saute sur vos places et boxe avec vous pour vous en chasser54. »

Pour conclure, un distinguo s’impose : « Le rêve de l’androgynie comme faculté de créer en soi l’autre sexe afin de s’unir à lui et de perpétuellement se réengendrer périclite en celui de l’hermaprodisme conçu comme privation des deux sexes, impuissance, nullité et perpétuel déchirement entre une féminité insaisissable et une virilité abolie55. » Dans ces conditions, il était tentant pour l’orgueilleux mémorialiste de dénoncer la passion étrange de l’auteur des Poèmes à Thyrza pour un certain Edleston, sous les stigmates d’une claudication, d’un déhanchement, figeant à jamais la corruption du poète dans un corps supplicié par les dieux. La désarticulation que l’ange des lettres anglaises partage avec les séraphins hermaphrodites dont s’entourait le dernier des Valois signe leur énigmatique différence et témoigne de l’ampleur de leur chute morale. Si Chateaubriand s’est voulu « androgyne bizarre, pétri des sangs divers de [sa] mère et de [son] père56 », il a souhaité que le statut d’hermaphrodite soit réservé au reste du monde.
 


1 Marc Fumaroli, Chateaubriand Poésie et Terreur, Gallimard, collection Tel, 2006, p. 15.

2 Mémoires d’outre-tombe, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, tome II, 1947, p. 602.

3 Essai sur les révolutions, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, 1978, p. 424.

4 Mémoires d’outre-tombe, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, tome I, 1947, p. 206.

5 Génie du christianisme, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, 1978, p. 577, variante e (abandonnée en 1804), p. 1723.

6 Jean-Pierre Richard, Paysage de Chateaubriand, Seuil, collection Pierres vives, 1967, p. 95-98 passim.

7 Sur la puissance vitale de la chevelure dans l’œuvre chateaubriandienne, voir Franc Schuerewegen, « L’antichauve (Chateaubriand) », Poétique, n° 161, Seuil, février 2010, p. 111-121.

8 Mémoires, II, p. 77-78.

9 Voir Pierre Barberis, René de Chateaubriand, un nouveau roman, Larousse, collection Thèmes et textes, 1973, « Le jeune homme comme héros : René à l’origine d’une série », p. 233-242.

10 Mémoires, II, p. 70.

11 Voir l’édition des Mémoires d’outre-tombe présentée par Jean-Claude Berchet, Classiques Garnier, tome III, 1998, p. 97, note A et p. 98, note 10.

12 Voir Marie-Jeanne Durry, La Vieillesse de Chateaubriand, 1830-1848, tome II, Le divan, 1933, note 7, p. 409-412.

13 Mémoires, II, p. 864.

14 Mémoires, I, p. 426.

15 Chateaubriand se pense même comme une sorte de réincarnation de Pierre de l’Estoile pour autant qu’il s’agisse de pratiquer le commentaire historique empathique du règne des Bourbons : « L’Estoile vit mourir le premier Bourbon ; je viens de voir tomber le dernier […]. Comme l’Estoile, je lamente les adversités de la race de saint Louis […] », Mémoires, II, p. 488.

16 Mémoires, I, p. 747.

17 Mémoires, II, p. 436.

18 « Chateaubriand et la Renaissance : l’espoir du renouveau au XVIe siècle » dans Chateaubriand, penser et écrire l’Histoire, sous la direction d’Ivanna Rosi et de Jean-Marie Roulin, Publications de l’Université de Saint-Etienne, 2009, p. 86.

19 Voir Jean Starobinski, « Des menus plaisirs aux plaisirs noirs » et « Histoires gothiques », dans L’Invention de la liberté, 1700-1789, Genève, Albert Skira, 1964, p. 72-82 et 188-193.

20 Mémoires, II, p. 70.

21 Mémoires, II, p. 79.

22 Voir « Chateaubriand et la politique anglaise », dans Chateaubriand le tremblement du temps, colloque de Cerisy, textes réunis et présentés par Jean-Claude Berchet, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1994, p. 234-235.

23 Voir Jean Tulard, Le Mythe de Napoléon, Armand Colin, 1971, p. 17-19.

24 Mémoires, II, p. 73.

25 Mémoires, Garnier, III, p. 94, note 6.

26 Mémoires, II, p. 74.

27 Fabienne Bercegol, La Poétique de Chateaubriand : le portrait dans les Mémoires d’outre-tombe, Champion, 1997, p. 200.

28 Mémoires, II, p. 78.

29 Voir Wladimir Troubetzkoy, « Le nouvel aristocrate », Romantisme, 1990, n° 70, La noblesse, p. 47-58, http://www.persee.fr.

30 Mémoires, II, p. 170.

31 Jean-Christophe Cavallin, Chateaubriand mythographe, Champion, 2000, p. 387.

32 Mémoires, I, p. 417.

33 Mémoires, I, p. 419-420.

34 Mémoires, I, p. 420.

35 Voir Wladimir Troubetzkoy, « Chateaubriand et Byron ou le père refusé », Revue de littérature comparée, 1990, n° 2, p. 327-336. L’auteur signale en particulier qu’à l’occasion de l’une des très rares allusions que Byron fait à Chateaubriand, il l’y traite ainsi dans une correspondance : ‘The dog deserves no quarter’ (le coquin ne mérite pas qu’on lui fasse de quartier).

36 Chateaubriand force le parallélisme car en réalité Byron fut pensionnaire à Harrow de1801 à 1805, c’est-à-dire une fois le mémorialiste rentré en France et radié de la liste des émigrés.

37 Mémoires, I, p. 414.

38 Mémoires, II, p. 1016.

39 Voir Album Chateaubriand, iconographie choisie et commentée par Jean d’Ormesson, Gallimard, 1988, p. 31 et Victor-Lucien Tapié, Chateaubriand, Seuil, collection Ecrivains de toujours, 1965, p. 16.

40 Mémoires, II, p. 229.

41 Mémoires, I, p. 416.

42 Mémoires, p. 343.

43 Voir Gorges Collas, René-Auguste de Chateaubriand, comte de Combourg (1718-1786), Librairie Nizet, 1949, p. 50-51 et 130-131.

44 Correspondance générale, tome I, Gallimard, éditée par Béatrice d’Andlau, Pierre Christophorov et Pierre Riberette, 1977, p. 87.

45 Correspondance, I, p. 93, note 1.

46 Correspondance, I, p. 100.

47 Correspondance, I, p. 87, note 13.

48 Les Natchez, Livre III, Gallimard, bibliothèque de la Pléiade, Œuvres romanesques et voyages, tome I, 1969, p. 203-205, passim.

49 Les Natchez, livre XII, p. 348-365, passim.

50 Les Natchez, p. 383.

51 Barbey d’Aurevilly le mentionne encore en 1874 dans Les Diaboliques en lui comparant le comte Ravila de Ravilès dans « Le plus bel amour de Don Juan » : « […] comme d’Orsay, ce dandy taillé dans le bronze de Michel-Ange, qui fut beau jusqu’à sa dernière heure […]. »

52 Mémoires, II, p. 78.

53 Mémoires, Garnier, III, p. 98, notes 13 et 14.

54 Mémoires, II, p. 259.

55 Jean-Christophe Cavallin, Chateaubriand et « l’homme aux songes ». L’initiation à la poésie dans les Mémoires d’outre-tombe, Presses universitaires de France, collection Ecrivains, 1999, p. 34.

56 Mémoires, I, p. 380.



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- Auteur : Bruno-François Moschetto, Inspecteur d’académie-Inspecteur pédagogique régional des lettres pour le Pacifique Sud.
- Titre : Chateaubriand hermaphrodite ?
- Date de publication : 25-01-2011
- Publication : Revue Silène. Centre de recherches en littérature et poétique comparées de Paris Ouest-Nanterre-La Défense
- Adresse originale (URL) : http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=comm&comm_id=30
- ISSN 2105-2816