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COLLOQUES


EROS LATIN


Puta, putus, putida. Rêveries étymologiques autour de la prostituée

Eliane Robert Moraes


Cette réflexion trouve son point de départ dans un vocable empreint d'une longue tradition dans le monde latin. Il s'agit du mot « puta » – « pute » –, et le présent article se propose d'interroger quelques unes de ses origines. Il ne s’agit pas, toutefois, d’une réflexion qui aurait pour base la rigueur propre aux philologues ou aux linguistes. Bien au contraire : la rigueur qui nous orientera ici sera celle, sans conteste non moins féconde dans les études littéraires, de l'imagination. Aussi, il convient de dire que cette étude s'intéressera autant aux étymologies considérées comme pertinentes qu'à celles qui se révèlent être de purs fruits de l'imagination. A la rigueur, il importe peu qu'elles appartiennent à l'une ou l'autre de ces catégories, puisque c'est en tant que « rêveries étymologiques » qu'elles seront évoquées dans le cadre de ce texte.

L'étymologie, selon la belle définition de Curtius, est une manière de penser, et, comme telle, elle suppose une infinité de manières d'imaginer. Proposer d’étudier quelques-unes des manières de penser la prostituée dans le monde latin, en s’inspirant de cette conception du philologue allemand, suppose que l’on suive le chemin qui va de la « dénomination vers l'être » – ou, si l'on veut, « des verba vers les res ». Or, si ce chemin conduit « à l'origine (origo) et à la force (vis) des choses », comme le propose l’auteur, il peut aussi s’avérer particulièrement précieux pour aborder la singularité des « erotica verba », puisqu'il s'agit d'un vocabulaire faisant référence, plus qu'aucun autre, à la force motrice (vis motrix) du corps1. Penchons-nous donc sur les origines qui sont attribuées à un mot aux racines si mystérieuses.

Le mot puta révèle une exceptionnelle force de longévité dans l'imaginaire sexuel latin, surtout si l'on veut bien considérer que le lexique de l'érotisme se trouve en perpétuelle expansion, subissant constamment des transformations, des évolutions ou des disparitions au long de son histoire2. Non seulement ce mot se maintient comme le principal terme argotique pour désigner la prostituée, mais il est également à l'origine d'une série lexicale qui constitue une nombreuse et vivante famille, passant par putain, putaine, putine, putage, putanerie, putanesque, etc., pour ne citer que quelques exemples du domaine français issus de différentes époques. A dire vrai, c'est en partant de ce radical que les autres langues latines ont également créé les signifiants putta (italien), puta (portugais), ou putana (espagnol), eux aussi comportant plusieurs variations qui se multiplient au gré de leur contexte géographique ou historique. Toutefois, pour aussi évident que le sens puisse paraître, son origine reste assez obscure, et offre aussi une grande variété d'interprétations possibles.

L'une des étymologies le plus fréquemment évoquées rattache la prostituée à la saleté. Le Dictionnaire Historique du Robert, par exemple, analysant le mot « putain » qu’il fait remonter au XIIe siècle, affirme qu’il dérive de :

« l’ancien français put, pute, adjectif courant jusqu’au XVe siècle au sens de « puant, sale », à côté de ordorde. Le mot est issu (1080) du latin putidus « pourri, gâté, puant, fétide » et moralement « qui sent l’affectation », dérivé de putere, « pourrir, se corrompre » […]. Put, pute, proprement « puant », a pris dès les premiers textes le sens figuré de « sale, mauvais, vil, odieux, méchant », s’appliquant spécialement à une femme lascive, débauchée ».3

Pierre Guiraud suit le même cheminement, qu’il synthétise dans son Dictionnaire Erotique, en estimant que :

« Le mot pute vient du latin putida, « puant ». C'est un des sémantismes fondamentaux du français qui fait de la prostituée une « ordure » et un objet de dégoût »4. Cette proposition recoupe l'antique préjugé qui entoure cette profession en considérant la prostituée comme « une ordure puante ». Selon le linguiste, cette conception s'organise autour de plusieurs noyaux thématiques qui communiquent entre eux, chacun composant un lexique propre, comme dans les exemples suivants : a) Lorsque la prostituée est considérée comme une « ordure » : bourbeteuse, gadoue, gast, punaise, rouche, poison, salope, vesse, vezon ; b) Lorsqu'elle est vue comme un « vieux chiffon » : guenipe, guenille, pétasse, panhuche, souillon, radasse, vadrouille, paillasse, sac de nuit ; c) Lorsqu'elle est traitée comme une « greuse » : coquine, drôlesse, truande, mots très forts à l'origine car ils désignaient la femme du « mendiant professionnel » qui constitue la plus basse classe de la société ».5

Il est superflu de rappeler que la saleté est par excellence objet de refoulement et qu’en tant que tel ses significations demandent à être interprétées. La remarquable application des humains à la maintenir enfermée dans une cage symbolique a déjà été longuement soulignée par Freud et ses successeurs, pour ne rien dire des nombreux textes littéraires qui, avant même la psychanalyse, ont abordé la question. La plupart du temps, la saleté est conçue comme un excédent, délimitant ce qui reste en marge du domaine social, mondain, voire civilisé. Comme nous l'enseigne l'anthropologie, en tout cas depuis Marcel Mauss, toute affirmation d'une identité collective implique l'exclusion des aspects considérés comme impurs, et ce malgré le fait qu'ils contribuent, à leur manière, à renforcer la cohésion de la collectivité.

En lecteur attentif des thèses anthropologiques, Georges Bataille s'en est inspiré pour formuler sa dialectique de l’érotisme qui, en accordant une attention particulière aux pôles de l'interdit et de la transgression, confère à la figure de la prostituée un statut exemplaire. Nombreux sont les passages de l'œuvre de Bataille qui interrogent l’amour vénal, cheminant de ses significations sacrées jusqu’à ses sens les plus dégradés, mais reconnaissant toujours l’accès à une forme exclusive de plaisir, « auquel nul n’atteint sans s’être par avance rabaissé à ce qu’ont ces lieux, et leurs habitudes, de louche, de laid et d’ordurier »6. Inutile, dès lors, de souligner encore les affinités entre cette conception et l’interprétation étymologique qui fait dériver puta de putida, ce qui nous autorise à considérer la prostituée dans sa condition irrévocable de « part maudite » telle que la conçoit l'auteur de L'Erotisme.

Toutefois, si les rapprochements avec les thèses de Bataille confirment que les développements de cette étymologie peuvent s’avérer très productifs, il convient de signaler qu'elle n'est en aucune façon hégémonique. Le Littré, par exemple, la réfute explicitement, en terminant l'article « Pute » par la suivante observation : « Par son étymologie, pute n'implique aucun mauvais sens, pas plus que garce ; et il n'a aucun rapport avec l'ancien adjectif put, qui vient de putidis, et qui signifie laid, mauvais, déshonnête ». Rien d’étonnant, alors, à ce que le dictionnaire français recoure à une autre source pour expliquer ce terme, une source très répandue également, et qui renvoie au terme homonymique en latin, originellement dépourvu de toute suggestion sexuelle. C'est ce qu'on trouve exposé dans la définition synthétique du même article : « Du latin puta, jeune fille, putus, jeune garçon », mentionnant encore qu' « en italien putta, en portugais puta, ont été pris souvent en bonne acception ; dans le plus ancien exemple de l’historique à putain, ce mot ne signifie que jeune fille de service »7.

Cette dernière proposition est confirmée par plusieurs dictionnaires étymologiques de la langue portugaise, qui continuent souvent à faire dériver le mot de son origine latine, comme dans cet article Puta d'origine portugaise : « Il s'agit, semble-t-il, du féminin de puto, qui, lui, provient du latin puttu, de putus, d'une dérivation consonantique expressive, « petit garçon », existant aux côtés de põtus. L'extension romane des formes féminines laisse à supposer également en latin la forme putta »8. Une définition équivalente figure dans plusieurs dictionnaires étymologique brésiliens, ce qui vient étoffer l’idée d'une « bonne acception » du terme telle que la défend le Littré.

Radicalisant cette perspective plus aseptisée, d'autres dictionnaires de langue portugaise ajoutent encore que, en tant qu'adjectif, putus signifie « pur, purifié, propre, soigné », ou même, au sens figuré, « pur, brillant »9. On ne lit pas autre chose dans le Dictionnaire Culturel de la Langue Française du Robert, qui réitère l'acception de ce vocable polémique en citant les mots de Furetière qui, en 1690, affirmait qu' « il y a beaucoup d'apparence que nos Anciens François ont tiré, par antiphrase ou contrariété de sens, le mot putain du latin putus, qui signifie pur »10.

Sur ce point également, la proposition mérite qu'on s'y attarde. En commençant par signaler que l'association entre l'enfant et l'amour vénal n'est pas restreint au simple domaine linguistique, comme le mentionnent plusieurs études historiques sur le monde latin dans l'Antiquité. A titre d’exemple, deux sources historiques méritent d’être citée ici.

Aline Rousselle observe que, dans la Rome Antique, « la femme est parfois un enfant », ce qui suppose avant tout une équivalence juridique de l'une et de l'autre. Cette affirmation, toutefois, ne concerne pas toutes les femmes, mais uniquement celle qui, se trouvant de fait dans la position de concubine, n'a pas encore l'âge nécessaire pour l'être de plein droit. Or, c'était la situation dans laquelle se trouvaient un grand nombre de jeunes filles, qui étaient effectivement données à leurs amants bien avant d'atteindre leurs douze ans11. Il en allait de même pour le jeune garçon, le puto auquel renvoient les étymologies, souvent incarné par la figure du puer delicatus, le jeune esclave qui procurait de la volupté à l'homme adulte de la Rome Antique, et dont l'âge, selon les historiens, n'atteignait parfois pas les cinq ans révolus12. On peut supposer que, dans les deux cas, le mot qui à l'origine désignait l'enfant ait pu connaître un usage ambigu, lorsqu'on constate le glissement de ses significations. Pourtant, et bien que ces données soient assez révélatrices, lorsque nous interrogeons les origines d'une langue, la prudence nous oblige à ne les considérer que comme des spéculations historiques13.

Il convient de souligner, toutefois, que le rapprochement entre la prostitution et l'enfance est un sujet délicat, non seulement de par ses implications éthiques, qui s'avèrent particulièrement éclairantes pour notre actualité, mais également parce que les deux termes sont sujets à de très nombreuses inflexions dans l'espace et dans le temps. Autrement dit, de la même façon que l'enfant ne peut pas être réduit à l'image de l'innocence qui, comme le montre bien Philippe Ariès, est devenue hégémonique à partir de l'ascension de la bourgeoisie, la figure de la prostituée ne peut pas non plus être restreinte à un seul signifié. De la concubine sacrée à la « femme de mauvaise vie », de la fille de rue à la « demi-mondaine » des salons, de la « chienne » à la « femme galante », la pute fut toujours, et est encore, objet d'avatars aussi nombreux que les noms qu’on lui donne.

Au-delà de cette réserve, on ne s'étonne pas de la rencontre récurrente, sur le plan linguistique, entre la prostituée et l'enfant. Il n'est jamais inutile de rappeler que, pour continuer dans le domaine français, le mot fille a connu un destin similaire au mot puta, étant l'un des termes les plus utilisés dans le lexique autour de la prostitution, au moins à partir du XIIe siècle. Pierre Guiraud cite plusieurs dizaines de dénominations de ce genre qui furent courantes à telle époque ou à telle autre, utilisant ce vocable pour créer une infinité d'expressions – comme fille de joie, fille de maison, fille de métier, fille de nuit, fille perdue, fille de vie, fille publique, parmi de nombreuses autres. L'auteur du Dictionnaire érotique rappelle encore que le sémantisme principal qui est celui de fille, et par synonymie, tout désignatif de la jeune fille, ouvre toute une chaîne associative : biche, bru, cousine, dame, demoiselle, donzelle, frangine, garce, gonzesse, ménesse, nymphe, pisseuse, poule, poupée, sœur...14 Bien moins fréquent dans la langue portugaise, son équivalent peut être trouvé dans le terme, courant au Portugal, de « rapariga », ou dans les expressions usuelles au Brésil comme « garota da casa » – « fille de maison » –, « garota de viração » – « fille de la brise » – ou « garota de programa » – « fille à programme » –, notamment.

Il convient de s'interroger, encore une fois, sur la manière dont s'enchaînent les termes de cette évolution sémantique, qui opère comme une espèce de machine de dégradation morale de la jeune fille, autant par le biais de qualifications dont le nom est l'objet qu'au moyen de la perversion de son sens original, généralement associé à la pureté. Que ce soit dans le cas de la puta latine, dans celui de la fille française, de la rapariga portugaise ou de la garota brésilienne, pour ne citer que les exemples évoqués ici, ce que révèlent ces transformations est le passage entre un sens pour le moins neutre, sinon pur, à un autre, résolument pervers. Il s'agit de la perversion de la jeune fille qui s’accomplit dans le corps même de la langue, ce qui renvoie à un imaginaire littéraire récurrent dans l’érotisme littéraire, dont on trouve des variantes exemplaires dans la corruption de la jeune Eugénie de La Philosophie dans le Boudoir de Sade, dans la séduction de la nymphette Lolita chez Nabokov, ou dans la dépravation de la jeune protagoniste du Carnet Rose de Lory Lamby (Caderno Rosa de Lori Lamby), de Hilda Hilst.

En France, la version la plus ostensible de cette opération linguistique est peut-être offerte par l'expression usuelle « fille des rues », qui suppose le glissement sémantique de l'enfant vers la saleté, en faisant converger les deux étymologies. Ici aussi, on peut identifier toute une chaîne associative qui réitère l'idée d'une jeune fille fétide et impure, comme le laissent suggérer les mots coureuse, roulure, traînée, radasse, vadrouille, désignant tous la péripatéticienne de rue15. Notons qu'au lieu d'atténuer la saleté, l’évocation de l’enfance semble l'accentuer encore.

Tout se passe, donc, comme si les rêveries étymologiques autour de la prostituée devaient se déplacer jusqu'à épuisement entre ces deux pôles, de la pureté de l’enfance à la saleté fétide, jusqu'à parvenir à concilier ces deux forces opposées en une seule expression. Au-delà de la simple réunion de deux contraires, pourtant, ce que supposent ces expressions, c'est une sorte de « saleté pure », immaculée, non corrompue par les règles de la civilisation parmi lesquelles figure l’obligation sociale de la propreté, fût-elle physique ou morale. Pour toutes ces raisons, de telles expressions finissent par exhiber justement cette zone de danger qui, selon le livre fondamental de l'anthropologue Mary Douglas, marque la frontière entre le pur et l'impur, tout en révélant leur point de contact.

Il n'est donc pas surprenant qu'à l'autre bout de la chaîne sémantique analysée ici l'on puisse trouver une étymologie qui propose justement l'acception inverse et complémentaire de la jeune fille impure. Il s'agit, en l'occurrence, d'une proposition effectivement littéraire, puisqu'elle est avancée par l'auteur brésilienne Hilda Hilst, dans son livre de chroniques Cascos e Carícias, où l'on peut lire ceci : « Je ne sais pas si vous le savez, mais Puta fut une grande déesse de la mythologie grecque. Le mot vient du verbe putare, qui signifie “tailler”, “mettre en ordre”, “penser”. Elle était la déesse qui présidait aux activités de la taille. C'est seulement plus tard que le mot fut doté de sa signification actuelle, donnant aussi “député”, “putatif”, etc. »16.

Tout en appréciant l’humour féroce de l’auteur, sans doute la plus talentueuse pornographe de la littérature brésilienne du XXe siècle, force est de constater que sa proposition n'est pas complètement infondée, et ce pour plusieurs raisons. La première met à nouveau en cause une étymologie, celle de l’adjectif putatif cité par Hilda Hilst, et que le Robert historique définit ainsi : « il est emprunté au latin médiéval juridique putativus, signifiant déjà, en bas latin, “imaginaire”. Il est dérivé de putare au sens abstrait de “compter, calculer”, d’ou “penser”, mot qui n’est pas passé en français sinon par ses composés (ainsi computare a donné compter et conter) »17. D’après cette définition, donc, avant de devenir un terme juridique spécifique, l’adjectif que l’écrivaine prétend faire dériver de puta aurait en réalité entretenu de plus solides affinités avec le verbe penser.

De manière plus significative, pourtant, Hilda Hilst partage l’évocation de la déesse Puta avec d’autres auteurs importants, parmi lesquels se trouve Leon Battista Alberti. Dans son célèbre traité sur la peinture, l’humaniste italien prend les rameaux d'un arbre comme exemple de mouvement de choses inanimées où, selon lui, « d'un pli naissent d'autres plis, comme des branchages autour de la déesse Puta », en expliquant en note qu'il s'agit effectivement de « la déesse qui préside à la coupe des arbres »18. Une fois encore, l’étymologie vient ici corroborer une attribution littéraire du sens, sachant qu’en latin le substantif putamen signifie « ce qu'on retire des arbres quand on les taille et les élague, ou les branches élaguées d'un arbre »19.

Or, en exhibant tous ces attributs, et en sa haute qualité de déesse et de penseuse, la Puta de la romancière brésilienne possède de vraies affinités avec l'antique prostituée sacrée, dont les caractéristiques ont été exaltées dans de nombreux textes mythologiques et littéraires. Ces femmes qui, comme le résume Georges Bataille, « en contact avec le sacré, en des lieux eux-mêmes consacrés, avaient un caractère sacré analogue à celui des prêtres »20. La figure qui se dévoile clairement ici peut être considérée comme l'opposé symétrique et complémentaire de la jeune fille impure tombée au point le plus bas de la dégradation, bien qu’elles partagent toutes deux de profondes et significatives ambiguïtés.

Il faut donc noter que, l’une comme l’autre, elles dévoilent l'inconcevable point de rencontre entre la pureté et la saleté, exposant ainsi la dangereuse possibilité d'une inversion que chacun de ces pôles semble garder secrètement. Il n'est pas surprenant que les attributions étymologiques du mot pute ici évoquées décrivent une série de paradoxes, puisqu'ils réunissent des termes opposés, non seulement comme la saleté et la pureté, mais aussi leurs développements expressifs comme l'excès et la taille ; la démesure et la juste mesure ; le haut et le bas, et ainsi de suite.

Il semblerait presque que certaines façons de désigner la prostitué, de par leurs oscillations sémantiques, se caractérisent précisément par le fait qu'elles disent à la fois une chose et son contraire, en suggérant un double sens antithétique dans lequel Freud découvrit un lien fondamental entre le langage et l'inconscient. Fluctuant, et glissant le long d'un axe de polarité dont les forces peuvent toujours s'inverser, elles renvoient au lieu où les signifiants se multiplient, laissant entrevoir combien toute signification est virtuellement équivoque. Il est révélateur d’observer que dans de nombreuses langues latines la plus grande insulte – « fils de pute ! » – est également souvent proférée pour exprimer la surprise, l’étonnement et l’admiration.

Tout nous porte donc à croire que l'insatiabilité qu'on prétend lui reconnaître en définissant le métier de prostituée exige un surcroît excessif de sens, qu'il faut sans cesse redéfinir. Un excès sémantique qui oscille de l'acception la plus évidente à la plus énigmatique, mais qui ne trouve jamais de repos21. Par là même, plus qu'une ambiguïté fortuite ou anecdotique, ce que désignent les rêveries étymologiques autour du mot puta est effectivement un excès qui se situe aux limites de la répresentation et, bien sûr, de l'indicible. Autant d’expressions qui atteignent le fond obscur de la langue, et qui renvoient à un lieu imaginaire où tout fantasme serait libéré : autrement dit, là où, affranchies de tout interdit, la petite fille pourrait se consacrer au sexe, et la pute, à la philosophie.

 

1 CURTIUS Ernest Robert, « Etimologia como forma de pensar » in Literatura Europeia e Idade Média Latina, traduction de Teodoro Cabral, Brasília, Instituto Nacional do Livro, 1979, p. 533.

2 Cf. GOULEMOT Jean-Marie, Ces livres qu´on ne lit que d´une main. Lecture et lecteurs de livres pornographiques au XVIIIe Siècle, Aix-en-Provence, Alinea, 1991, p. 13.

3 REY Alain (org.), Dictionnaire Historique de la Langue Française, Paris, Dictionnaire Le Robert, 1995, p. 1674.

4 GUIRAUD Pierre, Dictionnaire érotique, Paris, Payot & Rivages, 1993, p. 528. A propos de cette même étymologie, voir aussi BERNHEIMER Charles, « Prostitution in the Novel » in HOLLIER Denis (org.), A New History of French Literature, Cambridge, Harvard University Press, 1994, p. 780.

5 Ibid., p. 96.

6 SURYA Michel, Georges Bataille, la mort à l’œuvre, Paris, Gallimard, 1992, p. 109. Rappelons que, parmi les nombreux livres de Bataille qui abordent le thème de la prostitution, figurent certains de ses essais les plus importants, comme L´Erotisme, La Part Maudite et Le Coupable.

7 Cf. l’article « Pute » in LITTRÉ Émile, Dictionnaire de la Langue française, Paris, Gallimard/Hachette, 1958, tome VI, p. 632.

8 Cf. l’article « Puta » in MACHADO José Pedro Machado, Dicionário Etimológico da Língua Portuguesa, Lisboa, Horizonte, 1990, tome IV, p. 464. Dans sa version brésilienne, cf. l’article « Puta » in CUNHA Antônio Geraldo da, Dicionário Etimológico Nova Fronteira da Língua Portuguesa, Rio de Janeiro, Nova Fronteira, 1982, p. 649.

9 FARIA Ernesto (org.), Dicionário Escolar Latino Português, Rio de Janeiro, MEC, 1962, p. 824.

10 REY Alain (dir.) Dictionnaire Culturel de la Langue Française, Paris, Dictionnaires Le Robert, 2005, p. 2244.

11 ROUSSELLE Aline, Porneia, De la maîtrise du corps à la privation sensorielle, Paris, PUF, 1983.

12 DUPONT, Florence et ÉLOI Thierry, « Puer Delicatus » in L’Erotisme masculin dans la Rome antique, Paris, Belin, 2001, pp. 243-250.

13 Comme le suggère avec sagesse Alain Corbin : « en matière sexuelle, la mesure des phénomènes dépend plus du degré de perception et des fantasmes des observateurs que de la réalité des faits », in CORBIN Alain, Les Filles de Noce. Misère et Prostitution au XIXe Siècle, Paris, Flammarion, 1982, p. 300.

14 GUIRAUD Pierre, Dictionnaire érotique, op. cit., pp. 335 et 96.

15 Ibid., p. 96.

16 HILST Hilda, Cascos & carícias, São Paulo, Nankin Editorial, 1998, p. 138.

17 REY Alain, Dictionnaire Historique de la Langue Française, op. cit., p. 1674.

18 ALBERTI, Leon Battista, De la peinture, Paris, A. Levy, 1868, p. 163.

19 FARIA Ernesto (org.), Dicionário Escolar Latino Português, op. cit., p. 823.

20 BATAILLE Georges, L’Erotisme in Œuvres Complètes, tome X, Paris, Gallimard, 1987, p. 133.

21 Signifiant équivoque, obscur et insatiable, le mot « puta » et ses dédoublements semblent déborder leur fonction abstraite de signe pour gagner un corps qui leur est propre, suggérant une analogie avec ce que Lucienne Frappier-Mazur écrit sur les mots obscènes : « au contraire d’autres mots, le mot obscène non seulement la représente mais il est la chose même ». Cf. « Verdade e palavra na pornografia francesa do século XVIII », in HUNT Lynn (org.), A invenção da pornografia. A obscenidade e as origens da modernidade, 1500-1800, traduction brrésilienne de Carlos Szlak, São Paulo, Hedra, 1999, p. 137.



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- Auteur : Eliane Robert Moraes
- Titre : Puta, putus, putida. Rêveries étymologiques autour de la prostituée
- Date de publication : 09-11-2015
- Publication : Revue Silène. Centre de recherches en littérature et poétique comparées de Paris Ouest-Nanterre-La Défense
- Adresse originale (URL) : http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=comm&comm_id=152
- ISSN 2105-2816