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LE LETTRÉ : DÉFINITIONS ET ENJEUX


Le lettré comme problème

William Marx


 Si j’ai voulu dans Vie du lettré mettre en évidence la figure de ce lettré, c’était afin d’élargir ma recherche sur les usages littéraires des textes et, en quelque sorte, contourner ceux-ci. Mon travail a en effet toujours consisté à réfléchir à l’évolution du statut de la littérature, de sa définition, de ses usages à travers le temps. Après avoir écrit L’Adieu à la littérature, qui portait sur l’histoire de la littérature du xviiie au xxe siècle, c’est-à-dire précisément sur la période où se constitua et cristallisa l’usage du terme de littérature dans l’emploi que nous connaissons encore aujourd’hui, pour qualifier un certain corpus de textes et un type d’usage, de lecture, d’interprétation dits littéraires, il me sembla important de prendre du recul, en envisageant désormais la lecture proprement littéraire comme un simple cas particulier du rapport aux textes 1.

Car les textes ont depuis bien longtemps précédé ce que nous appelons littérature : cette évidence mérite parfois d’être rappelée, tant nous sommes sans cesse contraints par nos habitudes de lecture, qui nous imposent ordinairement de coucher toutes les œuvres sur le lit de Procuste de la littérature et de les y adapter coûte que coûte, pour les faire entrer dans nos catégories modernes d’appréhension du fait littéraire.

Il importe de prendre conscience des filtres que nous imposons malgré nous aux textes, ou qui s’imposent à nous, et pour ce faire il n’est meilleur moyen que de resituer l’approche spécifiquement et strictement littéraire dans le cadre d’une histoire plus vaste et plus longue des usages des textes, où cette approche littéraire qui est la nôtre et à laquelle il nous est si difficile d’échapper prendrait sa place comme un moment particulier de cette histoire – non pas l’aboutissement de cette histoire, mais un moment seulement parmi d’autres, et qui n’a d’autre privilège que de correspondre au temps que nous vivons.

Si l’on cherche en effet à mettre en évidence une histoire du rapport aux textes dans la longue durée, ce n’est pas dans la lecture littéraire qu’on la trouvera (cette lecture littéraire n’a en effet qu’à peine plus de deux siècles d’existence derrière elle), mais dans un type de lecture doté d’un passé beaucoup plus long : celui de la lecture lettrée, telle qu’explorée par Andrei Minzetanu 2, c’est-à-dire d’une lecture qui reconnaît aux textes une autorité et une altérité (les deux vont de pair) inspirant le respect et les égards, une lecture non pas d’intrusion dans le texte (comme l’est la lecture littéraire), mais lecture de soumission, où le lecteur cherche à se mettre à son service, pour le comprendre, l’expliquer, le transmettre, le diffuser, le copier, le traduire. Il s’agit d’un rapport fonctionnel et subordonné aux textes, où le lecteur se situe dans une relation de subordination vis-à-vis d’eux, et non pas d’un rapport créatif, autonome ou subjectif, comme l’est celui de la lecture littéraire, qui met au contraire le texte au service du lecteur.

Cette question fonctionnelle importe. Quand l’écriture apparut dans l’histoire de l’humanité, une fonction particulière naquit avec elle : celle du scribe, mésopotamien ou égyptien, c’est-à-dire du professionnel des textes, et cette fonction a remarquablement perduré jusqu’à nos jours, quoiqu’avec des transformations. On en peut trouver facilement des incarnations contemporaines. Or, ces fonctions ne sont pas seulement transhistoriques (même si leur détail change avec les technologies et les structures organisationnelles concernées) ; elles sont également transculturelles : l’existence de textes à lire et à transmettre promeut dans toutes les sociétés, de l’Égypte à la Chine, la formation d’une catégorie spécifiques d’agents qui leur sont dévoués.

D’où l’intérêt ici manifesté pour le lettré en tant que personne ou que catégorie : c’est la dimension sociale et existentielle de ce rapport au texte qu’il convient de souligner, afin de sortir de la tradition spécifiquement littéraire qui place le texte dans une position d’isolement par rapport à son contexte. Placer l’accent sur les lettrés vise à remettre les textes en situation, à oublier l’isolement splendide dans lequel la tradition littéraire s’est ingéniée à enfermer les œuvres, à montrer qu’historiquement les textes eurent partie liée avec le monde et ne s’inscrivirent pas toujours dans le statut d’autonomie où l’on s’est plu depuis deux siècles à les cantonner. La lecture lettrée est toujours une lecture située.

C’est donc toujours une lecture complexe, en relation avec le monde. Poser la question du lettré, ou des lettrés, c’est en conséquence dérouler une série de problèmes plus ou moins liés les uns aux autres et dont seulement une partie peuvent être ici traités. En voici un certain nombre.

La première question qui se pose porte sur l’actualité de notre propre réflexion sur les lettrés. Pourquoi pouvons-nous rassembler ici un certain nombre de chercheurs réfléchissant à l’existence des lettrés ? Y a-t-il une actualité particulière de la question ? Pourquoi le projet imaginé par Roland Barthes d’une « éthologie des intellectuels 3 » est-il en train de se réaliser aujourd’hui ?

Une réponse possible serait de dire que notre effort scientifique actuel répond à un sentiment confus de menace planant sur l’existence des lettrés. Si en effet le lettré, constitue une catégorie transhistorique, là n’est pas toute la vérité. Car il y a des époques favorables à son développement. Il surgit de préférence aux périodes troublées, à la charnière des âges, lorsqu’un monde est près de s’engloutir et un autre d’apparaître : époque hellénistique, fin de la République romaine, crise de la papauté au xive siècle, crise religieuse au xvie, crise de la modernité au xixe, etc. « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve », écrivait Hölderlin 4 : quand la mémoire sociale menace de s’éteindre, celle des lettrés prend le relais. Il y a en tout cas un aspect historique de la question, ici traité par Mélanie Jecker et Pedro Cordoba.

Peut-on encore être lettré aujourd’hui, alors que nous vivons, selon François Hartog, sous un régime d’historicité présentiste, c’est-à-dire dans une perception de l’histoire qui donne le primat absolu au présent 5 ? On reconnaît aujourd’hui bien moins de valeur au passé qu’on ne le faisait dans les siècles précédents. L’histoire n’est plus maîtresse de vie (magistra vitae, comme on dit en latin).

Quel rôle alors pour les lettrés, qui lisent et transmettent les textes anciens, si précisément le passé ne compte plus, ou plus de la même manière ? Peut-être se situe-t-il là précisément, dans cette contestation du régime présentiste, tout en utilisant les armes du présentisme : connaître et faire connaître l’histoire de l’islam pour traiter les problèmes du terrorisme islamiste ; penser le polythéisme pour affronter les totalitarismes monothéistes ; explorer les systèmes familiaux et sexuels des sociétés anciennes ou lointaines pour imaginer d’autres possibles de la structuration familiale et penser les évolutions en cours.

Cette transformation de la culture et de son rapport à l’histoire et au patrimoine est peut-être le principal problème que rencontre l’existence lettrée. Il en existe d’autres néanmoins.

On passera assez vite sur le problème technologique, car l’avènement de l’informatique et d’Internet n’implique nullement la disparition des lettrés : ils survécurent à l’invention du codex, qui remplaça le rouleau de papyrus ; ils survécurent à l’invention de l’imprimerie, qui remplaça le manuscrit ; ils survivront à l’invention du texte électronique. Mais ils seront transformés. Encore faut-il cependant que l’on continue d’en former de nouveaux, susceptibles de défendre une éthique textuelle et philologique à une époque de confusion de l’information et de la pseudo-information, quand sur Internet les documents circulent sans aucune garantie d’authenticité.

Il y a là une question éthique et épistémologique fondamentale : l’activité lettrée incarne un certain type de rapport aux textes, au savoir, aux autorités, qu’il importe de définir et de décrire, parce que ce rapport fut longtemps à la base de la constitution des savoirs, non sans dérives parfois condamnables : il y eut toujours des lettrés prêts à établir de fausses généalogies afin de glorifier telle dynastie ou de justifier ses prétentions sur tel territoire ; il y en eut toujours pour pactiser avec un pouvoir inique et pour utiliser leurs compétences au profit de politiques d’oppression et de haine ; mais ceux-là servent de contre-modèles et contribuent davantage à circonscrire en négatif ce que serait une véritable déontologie lettrée.

La dimension politique est donc inséparable de l’activité lettrée, comme le soulignent Alexandre de Vitry et Fabien Dubosson. Mais la question politique se pose également au niveau le plus pratique : dans les politiques universitaires et de recherche, par exemple. Pour le meilleur comme pour le pire, les universités ne constituent plus, comme autrefois, des sociétés en marge de la société, réserves de savants comme il y en a pour les Amérindiens, refuges d’une science développée en vase clos. Partageant de plus en plus les valeurs communes, elles sont toujours davantage soumises aux règles du marché, avec une demande de rentabilité à court terme et d’utilité sociale immédiate. Les départements de langues rares ou anciennes ferment. Les bibliothèques se débarrassent de leurs livres et se transforment en learning centers. L’érudition, le temps long du savoir, l’approche minutieuse de la philologie sont de moins en moins compatibles avec la carrière académique. Les manuscrits médiévaux qui dorment dans les bibliothèques risquent de devenir bientôt illisibles.

On voit par là que le problème politique est lié à l’économique et au social : quels systèmes économiques permirent l’émergence d’une classe de lettrés dont l’utilité à court terme n’est pourtant pas nécessairement démontrable ? À quelles conditions une organisation sociale quelconque peut-elle tolérer l’existence d’une catégorie de personnes dont les valeurs et les intérêts échappent au cadre commun de l’utilité sociale immédiate ? Et comment ces personnes justifient-elles leur existence à leurs propres yeux et à ceux du reste de la société ? À ces questions Gisèle Sapiro apporte des éléments de réponse.

Étroitement liée à cette question sociale est également celle du genre. Si le titre du présent recueil de travaux est au masculin, c’est afin de rappeler que, pendant la plus grande partie de son histoire, l’activité lettrée fut, hélas, une activité presque exclusivement réservée aux hommes. Les choses ont heureusement changé, mais non pas de façon complète : un rapide regard sur certaines corporations de lettrés (les académies, les plus hauts niveaux de la hiérarchie universitaire et scientifique) suffit à convaincre qu’il reste encore du chemin à parcourir pour permettre un accès non-discriminant à ces fonctions.

On a vu plus haut que la question lettrée permettait de sortir de l’interrogation purement et simplement littéraire pour envisager un rapport aux textes différents. Et pourtant les lettrés sont depuis bien longtemps des personnages pris dans le discours de la littérature et des arts. Longtemps ils le furent comme objets de satire et de moquerie : le fameux portrait du Rat de bibliothèque par Carl Spitzweg illustre assez bien cette vision d’un lettré nécessairement ridicule et l’opposition de la vraie, de la grande, de la moderne littérature, avec toute la dignité qu’elle suppose, à cette science des textes présentée comme obsolète et poussiéreuse 6. Le lettré est, de ce point de vue, l’inverse de l’écrivain : les figures francienne et proustienne de Sylvestre Bonnard et du professeur Brichot sont assez emblématiques de ce système de valeurs. Pourtant, à partir de la fin du xxe siècle, la littérature la plus exigeante a commencé à manifester un intérêt de plus en plus grand, voire une admiration pour les figures de lettré : Mathieu Messager, Belinda Cannone et Christophe Pradeau racontent cette réconciliation et disent ce qu’elle peut signifier pour l’évolution actuelle du paradigme littéraire.

Problème d’actualité, problème historique, politique, technologique, économique, social, éthique, épistémologique, littéraire, problème de genre : tels sont différents aspects sous lesquels le lettré peut être envisagé.

On pourrait ajouter, pour terminer, un dernier problème : le problème cognitif, physiologique, voire biologique du lettré. Aussi étrange que cela puisse paraître, en effet, les lettrés ont un corps : les médecins antiques, Celse en particulier, le savaient bien. Ils ont aussi un cerveau : depuis quelques dizaines d’années, les recherches neurobiologiques (en France, celles de Jean-Pierre Changeux, de Stanislas Dehaene, de Laurent Cohen, notamment) ont montré que l’apprentissage de la lecture et de l’écriture modifie considérablement le système cérébral.

Le cerveau est un organe éminemment malléable, mais c’est aussi un organe fini : tout apprentissage, toute compétence acquise modifie le réseau neuronal. Il y a acquisition d’une capacité nouvelle, mais cette transformation entraîne également une perte d’information et de compétence liée à la disparition des connexions préexistantes.

Dans l’histoire de l’humanité, l’apparition de l’écriture, avec les compétences qui lui sont liées, constitue un fait relativement récent, datable il y a 5000 ans environ, tandis que le cerveau d’homo sapiens existe sous sa forme actuelle depuis quelque 200 000 ans. L’écriture n’est pas apparue depuis suffisamment longtemps pour que, par un mécanisme de sélection, nos cerveaux aient été programmés génétiquement pour l’acquisition de cette compétence. L’apprentissage de la lecture et de l’écriture vient donc par force occuper aujourd’hui dans le cerveau des zones dont l’existence répondait, par le biais de la sélection naturelle, à un autre usage. C’est ce que Dehaene appelle un « recyclage neuronal 7 ».

La question est : quelles sont ces compétences anciennes remplacées par celles de lecture et d’écriture ? Cette question, je l’ai posée directement à Jean-Pierre Changeux, et avec l’aide de ses explication, de ses travaux et de ceux de ses collègues j’y peux esquisser déjà une réponse, que voici.

Les zones liées à la lecture et à l’écriture dans le cerveau correspondent à des aires de reconnaissance visuelle, de reconnaissance des signes et de reconnaissance des visages. On constate que les dernières populations dans le monde qui ne pratiquent pas l’écriture ont développé dans les milieux où elles vivent, dans la forêt amazonienne, par exemple, des capacités d’orientation tout à fait remarquables, dont nous avons perdu l’usage dans nos sociétés contemporaines. Il n’est donc pas impossible que la lecture et l’écriture occupent dans le cerveau la place qui, dans d’autres circonstances, aurait servi au développement de capacités d’orientation dans les milieux naturels.

Quel rapport avec les lettrés, dira-t-on ? Ceux-ci peuvent être définis précisément comme les professionnels de la lecture et de l’écriture, comme ceux chez qui ces capacités sont les plus développées. La conséquence pourrait en être qu’ils sont ceux qui ont le plus perdu ces capacités d’orientation subsistant dans les populations sans écriture. On verrait donc confirmée biologiquement, si l’on peut dire, toute une thématique traditionnelle du discours sur les lettrés, qui les présente comme des inadaptés sociaux, incapables de s’orienter de manière autonome dans l’existence, incapables de mettre un pied devant l’autre sans tomber dans un trou, comme l’histoire le dit de Thalès de Milet. Il pourrait ainsi y avoir un substrat neurobiologique à un tel discours, lequel ne serait pas simplement un artefact de représentation, mais correspondrait à la réalité observable moyenne du comportement lettré.

Il ne s’agit que d’une hypothèse, bien sûr, dont la neurobiologie apportera ou non la confirmation. Et pour la confirmer, encore faudrait-il pouvoir observer le comportement social des lettrés. Voilà justement ce que se proposent de faire les travaux qui suivent.



 

1 W. Marx, L’Adieu à la littérature : histoire d’une dévalorisation (xviiie-xxe siècle), Paris, Éditions de Minuit, 2005 ; Vie du lettré, Paris, Éditions de Minuit, 2009.

2 Voir Andrei Minzetanu, Carnets de lecture : généalogie d’une pratique littéraire, Saint-Denis, Presses universitaires de Vincennes, 2016.

3 Roland Barthes, Roland Barthes par Roland Barthes, dans Œuvres complètes, éd. Éric Marty, Paris, Seuil, 2002, t. 4, p. 723.

4 Friedrich Hölderlin, Patmos, vers 3-4 : « Wo aber Gefahr ist, wächst / Das Rettende auch. »

5 François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, Paris, Seuil, 2003.

6 Carl Spitzweg, Le Rat de bibliothèque (Der Bücherwurm), huile sur toile, 49,5 x 26,8 cm, 1850, conservée au musée Georg Schäfer, Schweinfurt.

7 Stanislas Dehaene, Les Neurones de la lecture, préface de Jean-Pierre Changeux, Paris, Odile Jacob, 2007.



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- Auteur : William Marx
- Titre : Le lettré comme problème
- Date de publication : 22-11-2017
- Publication : Revue Silène. Centre de recherches en littérature et poétique comparées de Paris Ouest-Nanterre-La Défense
- Adresse originale (URL) : http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=comm&comm_id=199
- ISSN 2105-2816