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TRAFICS D’INFLUENCES : NOUVELLES APPROCHES D’UNE QUESTION COMPARATISTE


Conclusion : Pour un comparatisme de l’influence (?)

Sébastien Wit


Université Paris Nanterre
Centre de recherches « Littérature et poétique comparées »

 

Comment conclure une réflexion sur l’influence ? La tâche n’est pas aisée. Sur ce sujet, les considérations de chacun semblent disparates, voire – très souvent – contradictoires. Comme l’attestent l’ensemble des articles réunis ici, il est difficile de définir avec précision ce que recouvre l’influence en littérature. Est-elle dotée d’une existence effective ou le critique ne fait-il que la fantasmer ? Quelle place lui donner dans la démarche d’analyse littéraire ? S’il fallait parvenir à un aboutissement de ce travail collectif autour de l’influence, il consisterait sans doute dans le constat de son caractère toujours polémique. Pour le comparatiste contemporain, poser la question de l’influence n’est jamais un acte innocent. Passée de mode, cette notion semble exhaler quelques relents réactionnaires. Il est suspicieux de parler d’influence ; d’autant plus lorsque l’on est de jeunes chercheurs. Emblème d’un comparatisme daté, l’influence paraît ne plus avoir droit de cité dans l’épistémologie de la discipline. Et pourtant. À travers la diversité des positions défendues, le présent volume témoigne de la richesse épistémologique de la notion d’influence. De prime abord, la définition de l’influence semblait aller de soi : elle est la notion corollaire des traditionnels « faits comparatistes » sur lesquels s’est fondée la littérature comparée1. Cependant, quoi qu’on en dise, l’influence ne cesse jamais d’être une notion fuyante.

Bien que nous soyons d’une génération ayant suivi sa formation littéraire dans un contexte supposé « post-influence », cette notion ne nous a jamais semblé totalement abolie ; d’ailleurs, plane plutôt l’étrange sensation d’une influence n’osant, tout simplement, plus dire son nom. Dans son principe, le lien logique de comparaison postule une relation d’influence entre auteurs ; du moins, en fait-il l’hypothèse. Néanmoins, en occultant l’influence, le paradigme épistémologique actuel paraît simplement masquer les outils dont il fait usage. Bien entendu, un tel positionnement prête à débat. Au fil de la journée du 26 mai 2016, les communications ont été suivies de vifs échanges, durant lesquels se sont manifestées certaines lignes de fracture. Ainsi, l’influence ne recouvre-t-elle pas uniquement des enjeux théoriques ; elle interroge également nos pratiques critiques de la littérature. Chargée d’une dimension métaréflexive, la notion d’influence met en lumière les postures de lecteur de chacun2. Odi et amo du comparatisme, l’influence symbolise cette relation conflictuelle qui unit le critique au fondement de sa réflexion, à savoir le corpus. Paradoxalement, alors qu’il crée lui-même son corpus, le comparatiste le subit tout autant3. Contraint par le régime de la preuve du discours scientifique, il se doit de fonder factuellement la (co)dépendance des œuvres.

Généalogie de l’influence

Aujourd’hui, même si l’influence renvoie à un paradigme littéraire désuet, il ne faut pas oublier le rôle qu’elle a joué dans l’histoire de la poétique. En effet, l’influence a servi à créer des figures littéraires de référence. Les grands auteurs existent à travers l’influence qu’on reconnaît à leur œuvre. En somme, l’influence est cette qualité propre aux modèles sur lesquels se sont fondés les écrivains postérieurs. En cela, l’influence fait sortir la littérature de la mimesis aristotélicienne4. L’œuvre ne se réduit plus à une imitation de la nature ; elle est également l’imitation d’autres auteurs. À la faveur d’une telle autonomisation, le texte littéraire s’engage dans la voie de l’imitatio5. Ainsi, l’influence ne naît-elle pas à la fin du XIXe siècle avec l’invention de la littérature comparée. Elle s’inscrit dans une longue généalogie : celle de l’auto-référentialité de la littérature.

Néanmoins, quelle que soit la tradition dans laquelle elle s’inscrit, l’influence hiérarchise les écrivains entre eux. Il faut distinguer les maîtres des élèves. Dans l’histoire littéraire, il y a ceux qui influencent et ceux qui sont influencés. Au regard de la création, les seconds semblent réduits à un état de passivité. Ils ne sont pas les détenteurs de la matière qu’ils manipulent ; ils se contentent de ré-écrire les chefs-d’œuvre des écrivains précédents. Considéré comme la réactualisation d’un modèle, le texte disparaît sous l’héritage qu’il contient. Finalement, tout semble déjà avoir été dit6. À la recherche des marques d’une influence de X sur Y, le critique fait disparaître les disparités entre les œuvres. L’histoire littéraire n’est qu’un vaste continuum dans lequel les auteurs viennent s’insérer. Or, à partir des années 1960, la perspective historique abandonne le paradigme de la continuité pour redonner toute leur place aux événements de rupture. Lorsque Foucault théorise son archéologie du savoir, il pointe du doigt les mirages de la continuité historique7. L’influence se révèle alors dans sa dimension instrumentale : elle relève avant tout d’un paradigme institutionnel. Compilation de l’histoire des influences, l’histoire littéraire crée un canon et fixe un certain ordre (hiérarchisé) du livre. Non sans humour, la notion d’ « influence rétrospective » vient renverser cette passivité conservatrice de l’influence. Grâce à elle, l’influencé devient l’influent. En réalité, l’élève est celui qui crée le maître ; et non l’inverse. La construction a posteriori de l’influence est démasquée. Dans le même temps, le lecteur est reconnu comme le lieu où se font et se défont les influences. Dans le sillage des théories de la réception, l’influence rétrospective donne toute son importance à la coopération interprétative entre le lecteur et le texte8.

L’influence, entre positivisme et relativisme

À la suite des travaux de Judith Schlanger, il est possible de concevoir une interprétation relativiste de l’influence9. Dans cette perspective, l’influence n’est pas un fait objectif. Elle est avant tout une construction mentale, résultat d’une rencontre entre une intuition de lecture et un fait textuel (garant d’une démarche positive). Pour la critique littéraire du XXe siècle, l’intuition face au texte constitue un hors champ de l’analyse textuelle. Dans la continuité du Contre Sainte-Beuve, la critique a voulu s’émanciper de tout jugement d’opinion sur les œuvres10. Ainsi, depuis Gustave Lanson, l’étude de la littérature cherche-t-elle à se doter de moyens objectifs. Alors que l’influence avait servi ce dogme positiviste, Schlanger lui accorde une valeur épistémologique totalement contraire. Perçue comme un paradigme dépassé, l’influence revient à son premier sémantisme. Empruntée au vocabulaire astrologique, l’influence désigne littéralement l’action des astres sur les individus. Aujourd’hui, penser en termes d’influence suppose d’accepter le mysticisme de la notion. Lorsqu’elle aborde la question de l’influence rétrospective à travers le cas de Proust et Bassani, Roberta Capotorti met en évidence la manière dont la critique attribue souvent un caractère prophétique à telle ou telle œuvre. En cela, aussi objective qu’elle puisse paraître, toute analyse herméneutique semble prendre appui sur une intuition non rationnelle. À la manière de l’exégèse des textes religieux, le geste interprétatif fraye avec le mysticisme. Dès lors, chargée d’une telle dimension mystique, l’influence permet d’exprimer la conciliation entre l’unique du texte et le commun auquel il se rattache.

Si on en fait la source intuitive du rapprochement entre les textes, l’influence constitue le fondement de tout corpus. De ce fait, elle correspond à la pierre d’angle de la démarche comparatiste. Depuis le XIXe siècle, les usages de la discipline ont beaucoup évolué. Alors qu’elle naît d’une volonté de définir le génie national propre aux grandes puissances européennes, la littérature comparée actuelle met en rapport des littératures et des cultures extrêmement éloignées. La littérature monde dépasse les bornes de l’Occident. Néanmoins, en incluant des espaces aussi divers, le corpus révèle d’autant plus sa dimension arbitraire. Il est le produit d’une décision du critique. Objectivement, rien ne le justifie si ce n’est quelque intuition de départ (plus ou moins fondée). Parce qu’elle dépasse la simple relation de causalité, l’influence peut servir à modéliser ce lien pré-logique entre les textes. Proche de la synchronicité jungienne, elle correspond à la convergence entre événements extérieurs et manifestations psychiques11. Derrière le concept d’influence, il faut alors entendre l’ensemble des phénomènes de projection dans lesquels se mêlent la subjectivité du critique et l’objectivité du fait littéraire. Reconnaître un rôle à l’influence, c’est affirmer le subjectivisme de l’entreprise critique.

En raison des liens entre la synchronicité et les théories de l’inconscient, appliquer un tel paradigme de l’influence à l’analyse littéraire peut sembler contestable. Cependant, il est possible de rendre compte de ce lien acausal sans recourir à la terminologie jungienne. Développée à partir des années 1960, la pensée de la complexité a montré le rôle des processus corrélatifs. Échappant à la pure causalité, ces modèles reconnaissent la récursivité des rapports logiques12. Pour la critique littéraire, ce renversement de la causalité bouleverse le rapport au texte. En effet, de facto, bien que le texte soit à l’origine de son commentaire critique, l’activité du critique crée également le texte. La littérature secondaire ne s’efface pas devant le texte primaire ; elle le complète. Si ce constat peut sembler un truisme, il s’agit en réalité d’un état du texte à toujours prendre en considération. Le poids du lecteur sur le texte n’est pas une variable négligeable dont on peut faire abstraction. En réalité, cela constitue la condition de possibilité de toute lecture critique. Si le critique ne crée pas le texte, il n’y a plus qu’une seule lecture possible. L’interprétation se justifie par l’activité créatrice du critique. Ainsi, par le biais de son sémantisme dépassé, l’influence se charge-t-elle d’une aura de magisme permettant de conceptualiser le poids du lecteur dans l’acte interprétatif.

Influence et fictions d’auteur

Pour les auteurs, le rôle de l’influence dans la réception des œuvres n’est pas un mystère : les écrivains mettent très souvent en scène leurs propres influences. Constamment, le jeu des influences se trouve stylisé et inclus dans la fiction. En cela, l’auteur joue avec son lecteur. S’amusant à laisser entendre que telle œuvre influence son écriture, la figure auctoriale se construit une généalogie littéraire ; or, cette dernière peut se révéler mensongère. Afin de peser sur la réception de son œuvre, chaque auteur élabore une fiction auctoriale, Entre vérité et fausseté, l’influence fait constamment l’objet d’une fictionnalisation. De là, naît une histoire littéraire parallèle : celle des écrivains13. Ainsi, l’influence dépend-elle du point de vue d’après lequel on la considère. Elle ne cristallise pas les mêmes enjeux pour l’auteur, le lecteur naïf ou le critique.

Chez certains écrivains, l’influence est même la cause d’une profonde angoisse14. Par exemple, toute sa vie durant, Nabokov s’est battu contre les influences pesant sur son écriture15. Traditionnellement, l’originalité de l’artiste est associée à un dépassement des influences. Depuis la théorisation du génie romantique, l’imitatio doit être cachée. C’est précisément la tâche du critique que de retrouver les marques d’une influence. Dans les romans de Nabokov, on trouve une illustration du combat livré par l’auteur à l’encontre de son lecteur. L’influence est ce qui est caché ; la virtuosité du critique doit la découvrir. À charge de l’auteur de prendre le critique à son propre jeu afin de lui faire découvrir des influences totalement erronées. En cela, la question de l’influence est symptomatique des décalages entre le champ créatif et le champ critique. Alors que le XIXe siècle romantique rompt définitivement avec le paradigme de l’imitatio, la critique s’empare, à la même époque, de la notion d’influence. Alors que, pour l’individu-écrivant, l’influence est une angoisse, elle est, pour le critique, un réconfort. Elle correspond à cette trace du connu dans l’inconnu. Souvent, on justifie le comparatisme par la primauté anthropologique du lien de comparaison. Sur le plan cognitif, la recherche des points communs et des différences serait l’un des premiers réflexes du cerveau humain16. Anthropologisée, l’influence devient le fondement d’une exploration des rapports de force entre auteur et lecteur, ainsi que des mécanismes cognitifs de la réception empirique des textes. Parallèlement au lecteur modèle des théories de la réception, une pensée de l’influence permettrait de considérer l’activité de lecture dans sa dimension vécue17.

Il est donc bel et bien possible de distinguer deux modalités de l’influence : une horizontale (selon le modèle intertextuel) et une verticale (mêlant enjeux d’autorité et procédés rhétoriques). Ces deux pans de la notion manifestent une réelle unité. Considérée selon l’angle relativiste de Schlanger, l’influence unit à la fois la « mosaïque de citations » qu’est l’écriture, ainsi que les mécanismes pragmatiques par lesquels les textes conditionnent leur propre réception18. Parce que la littérature se distingue des autres pratiques d’écriture par la mise en scène de sa littérarité, elle requiert l’affirmation d’une autorité littéraire. Cela passe par la constitution d’une fiction auctoriale. Lorsqu’elle pose la question de l’influence de Rabelais sur Bruscambille, Flavie Kerautret rappelle à quel point le concept d’influence est lié à la modernité. Pour les XVIe et XVIIe siècles, la figure de l’auteur n’a pas encore émergé. Ce n’est qu’au XVIIIe siècle que se développent les revendications pour une reconnaissance du statut d’auteur. De ce mouvement de revendication de droits sociaux et économiques, l’exemple emblématique demeure la création, par Beaumarchais, de la première société d’auteurs. Intimement liée à la légitimité sociale, l’influence ne relève aucunement d’une donne a priori ; elle se construit et s’impose.

Influence : autorité, légitimité, dominations

Pour l’époque contemporaine, il n’est pas envisageable d’abandonner purement et simplement la notion d’influence. En dépit du discrédit jeté sur ce concept, occulter totalement les questions d’influence reviendrait à faire abstraction des rapports de force existant entre les textes littéraires. Comme le rappelle Célia Vieira, il ne faut jamais oublier que l’influence est un privilège : celui du centre. En raison de la seule présence d’un canon, les textes ne sont pas égaux. Ils sont en permanence classés et hiérarchisés. Ignorer qu’il existe des textes plus influents que d’autres reviendrait à fermer sciemment les yeux sur les processus de domination à l’œuvre dans le champ culturel. Si elle existe déjà au sein des littératures nationales, la domination culturelle s’exerce également dans la littérature mondialisée. Tous les espaces géographiques ne sont pas dotés du même prestige symbolique. Considérées comme périphériques, de nombreuses littératures doivent sans cesse (ré)inventer leur légitimité. Pour les minorités culturelles (qu’elles soient sociales, ethniques ou sexuelles), l’influence est la condition de possibilité de tout empowerment. Seuls le repérage et la déconstruction des influences permettent de démonter les mécanismes de l’ordre symbolique ; et d’y exister. Contrairement aux approches fondées sur les transferts culturels, l’influence fait ressortir les processus d’appropriation mentale. Alors que le transfert culturel répond à des logiques objectives de passage d’un espace à un autre, l’influence – lorsqu’elle est construite par l’influencé – dépasse les cadres hiérarchisés. Julitte Stioui montre comment, étonnamment, la notion d’influence revisitée est riche d’un arbitraire qui redonne au sujet la responsabilité de son action. En d’autres termes, quand l’influencé crée son influence, il acquiert le statut d’auteur.

À rebours de l’épistémè de l’influence de la fin du XIXe siècle, le monde contemporain s’intéresse au fait que l’influence relève en grande partie de la construction lectoriale. Au centre de la stratégie auctoriale, l’influence est ce par quoi le texte tente d’atteindre son lecteur. À travers la mise en scène de ses influences, l’œuvre dévoile une intentio operis dont l’objectif premier demeure d’influencer le lecteur. De ce fait, alors qu’il était traditionnellement réservé au versant auctorial de la littérature, le concept d’influence a connu une véritable révolution. Il devient un moyen de reconsidérer le texte dans le réseau de ses rapports cognitifs avec le lecteur. Incluant les apports de l’approche intertextuelle, cette nouvelle (?) influence articule les modalités non textuelles (cognitives, politiques, économiques, etc.) façonnant l’activité de lecture. Cependant, une fois posée la refondation d’une influence comme croisement entre intertextualité et posture de lecteur, la question demeure celle des exploitations concrètes du concept. À la suite des critères de l’influence schlangerienne que reprend Julitte Stioui dans sa communication, il est possible d’isoler deux catégories textuelles autour desquelles focaliser l’étude de l’influence. Sur le plan microtextuel, il s’agit des marqueurs linguistiques permettant de fonder positivement des phénomènes de reprises intertextuelles. Sur le plan macrotextuel, il s’agit principalement des thèmes, motifs et figures créant une communauté sémantique entre les textes d’un corpus donné. En somme, il s’agit des mêmes outils que ceux déjà exploités par les analyses intertextuelles. Cependant, laissant de côté toute perspective purement textualiste, l’influence demande de s’intéresser à l’intentionnalité de l’intertexte. Replacée dans une pragmatique du texte, l’influence interroge les stratégies (et les mensonges) de l’auteur : pourquoi revendiquer telle influence ? pourquoi choisir d’expliciter ou non la référence ? à quel champ des pratiques de l’écrire la référence appartient-elle ? Dans le même temps, cette intentionnalité de l’auteur est transformée par le lecteur. L’influence correspond alors à cet espace de contact – et de conflit – entre les intentionnalités de l’auteur et du lecteur.

Notion toujours métaphorique, l’influence rend perceptible les aspects non textuels de la lecture. Comme le note Cécile Serrurier, il est inutile de vouloir en faire un principe objectif. De nombreux concepts se prêtent mieux à cela, notamment celui d’intertextualité ou encore de transfert culturel. Dans le cadre de la démarche comparatiste, en postulant une relation de co-dépendance entre textes, l’influence précède – et rend possible – tout régime de la preuve. En cela, l’acte comparatiste reproduit ce qu’est tout acte de lecture : un jeu subtil fait d’une intuition et de prises d’indices textuels. Parce qu’elle n’est pas uniquement le déchiffrement de signes linguistiques, la lecture met en jeu les structures de compréhension du lecteur. À travers le texte, chaque lecteur construit mentalement une figure d’auteur à partir de laquelle il juge l’œuvre. Néanmoins, on peut considérer qu’une telle définition de l’influence n’en est pas véritablement une ; et on aura sans doute raison. Pourtant, bien que l’influence demeure une notion mal aisée à employer, elle montre l’interconnexion existant entre un ensemble de phénomènes non textuels intrinsèques à la lecture. Née d’un réflexe cognitif, cette part de fantasme constitue une part irréductible de la littérature. En définitive, au terme de ce volume, nous espérons avoir réussi à prouver la nécessité d’un tel métaconcept. Que l’on soit auteur ou lecteur, l’influence permet de dire notre propre rapport au texte et la manière dont il nous influence.




1 Le fait comparatiste correspond aux « éléments étrangers » d’un texte. Dans la perspective de Pierre Brunel, il suit trois « lois » : « loi d’émergence », « loi de flexibilité » et « loi d’irridiation ». Néanmoins, en affirmant se détacher de tout scientisme naïf, Brunel a parfaitement conscience des critiques adressées au positivisme en littérature. Voir Pierre Brunel, « Le fait comparatiste » dans Pierre Brunel et Yves Chevrel (éd.), Précis de littérature comparée, Paris, Presses Universitaires de France, 1989, p. 29.

2 Reprenant l’éthopoièse foucaldienne, Marielle Macé met en évidence les liens entre pratiques de lecture et pratiques sociales. En cela, elle donne à la lecture un fondement politique. D’une manière similaire, par sa dimension métacritique, l’influence met en lumière les postures de la critique comparatiste. Sur les liens entre lecture et pratique, voir Marielle Macé, Façons de lire, manières d’être, Paris, Gallimard, 2011, p. 246-248.

3 Parce qu’il est toujours le résultat d’un choix arbitraire, le corpus comparatiste met constamment celui qui le construit face aux potentielles impasses de sa propre démarche. Voir Françoise Lavocat, « Le comparatisme comme herméneutique de la défamiliarisation » [en ligne], Vox Poetica, 2012 : « Il n’est [...] pas de recherche comparatiste qui ne procède à la construction d’un objet original, qui n’exige un effort définitionnel et terminologique préalable ; il va falloir en outre tailler ce “pluri-objet” de façon assez large, dans le temps et dans l’espace. On peut évidemment ciseler des objets d’étude plus modestes : l’art des parallèles – Proust et Joyce, Proust et Svevo, Svevo et Joyce, etc – est passé de mode, mais même ces sujets limités requerraient une décision interprétative préalable, dans laquelle se joue une part d’arbitraire, de risque, ainsi, sans doute et à des degrés divers, de jeu et de subjectivité ». Article disponible à : http://www.vox-poetica.org/t/articles/lavocat2012.html (consulté le 29 septembre 2016).

4 La mimesis aristotélicienne envisage uniquement la représentation du réel. Voir Aristote, Poétique, trad. Roselyne Dupont-Roc et Jean Lallot, Paris, Seuil, 1980, p. 43-45.

5 En tant qu’adaptation de modèles auctoriaux à un contexte donné, l’imitatio a joué un rôle majeur dans le développement de la littérature latine. Néanmoins, dès l’Antiquité, le modèle grec est présenté comme inatteignable. Sur ce point, voir Robin Glinatsis, « Horace et la question de l’imitatio » dans Dictynna [en ligne], n° 9, 2012. Article disponible à : http://dictynna.revues.org/813 (consulté le 29 septembre 2016).

6 De Burton à Proust, Tiphaine Samoyault retrace une généalogie de ce qu’elle nomme la « mémoire mélancolique » de la littérature. Cette mémoire exprime la difficulté d’écrire face aux modèles. Voir Tiphaine Samoyault, Intertextualité. Mémoire de la littérature, Paris, Armand Colin, 2010, p. 50-54.

7 Voir Michel Foucault, L’Archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969, p. 16 : « Pour l’histoire dans sa forme classique, le discontinu était à la fois le donné et l’impensable : ce qui s’offrait sous l’espèce des événements dispersés – décisions, accidents, initiatives, découvertes ; et ce qui devait être, par l’analyse, contourné, réduit, effacé pour qu’apparaisse la continuité des événements. La discontinuité, c’était ce stigmate de l’éparpillement temporel que l’historien avait à charge de supprimer de l’histoire ».

8 Lorsqu’il fait de l’Auteur une « hypothèse interprétative », Umberto Eco donne au lecteur une responsabilité philologique. La coopération interprétative dépend de sa démarche d’enquête. Cependant, selon Eco, le lecteur a le devoir de retrouver la vraie figure de l’Auteur Modèle, qui ne se confond pas toujours avec celle de l’auteur empirique. Voir Umberto Eco, Lector in fabula. Le rôle du lecteur ou la Coopération interprétative dans les textes narratifs, trad. Myriem Bouzaher, Paris, Grasset & Fasquelle, 1985, p. 77-78.

9 Cf. Judith Schlanger, Le Neuf, le différent, le déjà-là. Une exploration de l’influence, Paris, Hermann Éditions, 2014. Je me fonde sur la communication d’Andrei Minzetanu : « La notion d’influence dans le travail théorique de Judith Schlanger » (26/05/2016, Université Paris Ouest Nanterre La Défense).

10 Alors que Sainte-Beuve se vantait de la scientificité de sa méthode, Proust met en évidence la manière dont il s’en servait pour démontrer les qualités littéraires de ses propres amis. Voir Marcel Proust, « La méthode Sainte-Beuve » dans Contre Sainte-Beuve, éd. Bernard de Fallois, Paris, Gallimard, 1954, p. 130.

11 La synchronicité se définit comme la « coïncidence temporelle de deux ou plusieurs événements sans lien causal et chargés d’un sens identique ou analogue ». Voir Carl Gustav Jung, Synchronicité et Paracelsia, trad. Claude Maillard et Christine Pflieger-Maillard, Paris, Albin Michel, 1988, p. 43.

12 Avec le dialogisme et la dimension hologrammatique, la récursion organisationnelle est l’un des trois principes de la complexité. Voir Edgar Morin, Introduction à la pensée complexe, Paris, ESF Éditeur, 1990, p. 99-100.

13 Voir Antoine Compagnon, « Préface » dans Vincent Debaene et al. (éd.), L’Histoire littéraire des écrivains, Paris, Presses de l’Université Paris-Sorbonne, 2013, p. 8 : « Il nous semblait pourtant qu’il existait une autre histoire, rivale, parallèle, alternative, sans doute moins visible, moins systématique, moins institutionnelle, car plus discontinue, plus capricieuse, plus personnelle mais non moins décisive : celle que les écrivains eux-mêmes jettent sur le papier, souvent pour se situer, s’expliquer, se justifier ».

14 Harold Bloom fait de l’ « angoisse de l’influence » le moteur de la création littéraire. Voir Harold Bloom, L’Angoisse de l’influence, trad. Aurélie Thiria-Meulemans, Maxime Shelleby et Souad Degachi, Paris, Aux forges de Vulcain, 2013, p. 26 : « L’angoisse de l’influence ne concerne pas tant le précurseur, […] bien qu’il s’agit d’une angoisse exprimée dans et par l’histoire, le roman, la pièce, le poème, ou l’essai. Cette angoisse peut être ou ne pas être intégrée par l’auteur second, en fonction de son tempérament et des circonstances. Mais peu importe, le grand poème est l’angoisse portée à son degré de perfection ».

15 Je me fonde ici sur la communication d’Agnès Edel-Roy : « Pragmatique et politique de l’intertextualité à la Nabokov : influence, anti-influence, contre-influence » (26/05/2016, Université Paris Ouest Nanterre La Défense).

16 Voir Y. Chevrel, La Littérature comparée, Paris, Presses Universitaires de France, 2009, p. 3.

17 L’influence s’inscrit alors dans la confrontation entre le Lecteur Modèle et l’Auteur Modèle. Eco a montré comment chacune de ces instances correspond en réalité à une stratégie pragmatique. Lors de l’expérience de lecture, l’influence serait la manifestation actualisée de ce rapport de force. Sur les instances de l’auteur et du lecteur, voir U. Eco, Lector in fabula. Le rôle du lecteur ou la Coopération interprétative dans les textes narratifs, op. cit., p. 77-78.

18 Sur le texte comme « mosaïque de citations », voir Julia Kristeva, « Le mot, le dialogue et le roman » dans Semeiotike : recherches pour une sémanalyse, Paris, Seuil, 1969, p. 85.




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- Auteur : Sébastien Wit
- Titre : Conclusion : Pour un comparatisme de l’influence (?)
- Date de publication : 07-02-2019
- Publication : Revue Silène. Centre de recherches en littérature et poétique comparées de Paris Ouest-Nanterre-La Défense
- Adresse originale (URL) : http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=comm&comm_id=203
- ISSN 2105-2816