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COLLOQUES


TRAFICS D’INFLUENCES : NOUVELLES APPROCHES D’UNE QUESTION COMPARATISTE


Grandeur et décadence de l’influence en histoire littéraire

Jérémy Naïm


Université Sorbonne-Nouvelle
Centre de recherches sur les poétiques du XIXe siècle

Résumé

Comment la notion d’influence est-elle apparue dans le discours littéraire français au début du XIXe siècle et pourquoi a-t-elle connu un rejet systématique au siècle suivant ? Cet article tente de répondre à cette question en proposant un panorama condensé de l’histoire et de la critique littéraire en France de 1800 à nos jours.

Abstract

How did the notion of influence on French critic of literature appear in 19th century? And why was it rejected in the 20th century? This article tries to answer this question by offering a concentrated panorama of literary critics and history in France from 1800 to nowadays.

 

Dans un essai publié en 1847, Philarète Chasles, homme de lettres, journaliste et professeur au Collège de France, écrivait ces lignes : « Je me suis laissé séduire par ce beau spectacle : – l’influence lointaine de l’intelligence sur l’intelligence ; le magnétisme de la pensée sur la pensée ; la force de fécondité qui est en elle, et qui, du sein d’une vie obscure, jaillit pour conquérir des peuples éloignés ou des siècles futurs »1. Cent cinquante ans plus tard, en 1999, Pierre Bourdieu, sociologue, également professeur au Collège de France, s’écriait du haut de sa chaire : « [L’influence] est une notion débile qui est du même type que la notion de source […] : en effet, on suppose qu’il y a d’un côté, par exemple, Schopenhauer qui a écrit Le Monde comme volonté et comme représentation et, de l’autre, qu’Untel l’a lu et que ça a circulé. En fait, ça ne se passe pas du tout comme ça »2.

Grandeur et décadence de l’influence. D’un siècle à l’autre, l’adhésion et le rejet se font avec ardeur. Dans les histoires littéraires, le mot influence sert à établir une relation causale entre deux séries de faits. On dit d’un auteur ou d’un temps qu’ils influencent une œuvre, pour dire qu’ils participent, de manière un peu mystérieuse, à leur création. Devant ce mystère, le propos de Chasles représente le positivisme naissant du XIXe siècle, la sérénité de pouvoir organiser l’ensemble de la vie littéraire à partir d’un tableau de faits. Bourdieu, en revanche, nourri d’un demi-siècle de relativisme, met en doute jusqu’à l’existence des faits que l’influence est censée expliquer. Il s’inscrit dans la contestation presque systématique qu’a connue la notion depuis le début du XXe siècle.

Pourquoi cet engouement et cette opposition ? Que disent-ils de l’évolution de l’histoire et de la critique littéraire ? C’est à ces questions que je m’efforcerai de répondre dans cet article en retraçant l’histoire de l’essor et du déclin de l’influence.

L’essor d’un mot

Un imaginaire post-révolutionnaire

Au XVIIIe siècle, l’influence n’est guère en usage dans les discours littéraires. L’Encyclopédie répertorie le mot et discute ses acceptions physiques et métaphysiques3, mais il n’est pas question d’emploi littéraire. De fait, son étymologie, influentia, désigne l’« action attribuée aux astres sur la destinée des hommes »4, et c’est ce sens astrologique qui semble avoir été le plus en usage jusqu’à la fin du siècle. Mais vers 1789, l’influence connaît une véritable mode. En 1805, Louis de Bonald, philosophe et adversaire de la Révolution, s’étonne ainsi de la « brillante fortune » du « mot influence qui a même accru ses dérivés par l’acquisition du verbe influencer »5. Il continue :

[…] et si l’on cherchait la raison de la faveur populaire qui s’est attachée au mot influence, on la trouverait peut-être dans le cours qu’a donné aux idées une révolution où la seule influence des fausses doctrines […] a détruit la constitution de la société la plus forte […].6

Par « fausses doctrines », il est entendu que Bonald, penseur contre-révolutionnaire, désigne les livres des Lumières. Il répond ainsi à l’interrogation de Chateaubriand dans l’Essai sur les Révolutions (1797) : « C’est une grande question que celle-là : savoir comment la philosophie agit sur les hommes ? Si elle produit plus de bien que de mal, plus de mal que de bien ? Comment elle détermine les révolutions, et dans quel sens elle les détermine ? »7. Le chapitre s’intitule : « De l’influence des philosophes grecs de l’âge d’Alexandre sur leur siècle, et de l’influence des philosophes modernes sur le nôtre ».

Vers la fin du siècle, donc, l’influence fait son entrée dans le discours littéraire pour penser les liens entre une littérature8 et son époque. En 1800, dans De la littérature, Mme de Staël annonçait ainsi dès la première phrase : « Je me suis proposé d’examiner quelle est l’influence de la religion des mœurs et des lois sur la littérature, et quelle est l’influence de la littérature sur la religion, les mœurs et les lois »9. Quant à Bonald, il sera l’auteur d’une formule épuisée à l’envi au XIXe siècle, énoncée dès 1802, mais surtout reprise dans le célèbre article « Du style et de la littérature », en 1806 : « La littérature est l’expression de la société »10. Qu’il glose ailleurs : « On peut comparer entre eux les hommes puissants dans la société qui ont exercé, sur l’esprit public et sur les mœurs, une grande influence, et les hommes puissants aux mêmes époques dans la littérature, dont les pensées ont éprouvé l’influence des mœurs dominantes […] »11.

Un succès lié à l’histoire littéraire

Bonald, Chateaubriand, Mme de Staël... Ce sont les trois noms que l’on associe d’ordinaire à la naissance de l’histoire littéraire en France12. Le mot influence doit son succès, en effet, à l’historicisation du discours littéraire au XIXe siècle.

Dès 1733, l’année où commence la publication de la monumentale Histoire littéraire de la France en vingt-deux volumes, son auteur, le bénédictin Dom Rivet, exprime la préoccupation de se défaire du « simple catalogue »13 que sont les discours littéraires pour tracer une véritable dynamique historique. La Harpe, dans les cours qu’il publie en 1799, énonce le même souhait de sortir des « nomenclatures et des dictionnaires »14. Et l’on trouve, dans les douze tomes du Lycée, de nombreux passages où il met en relation littérature et société. Ainsi pour expliquer l’importance de l’art oratoire chez les historiens antiques prend-il le temps de rappeler tous les moments de la vie du citoyen athénien ou romain, depuis l’école jusqu’au tribunal, où l’art de la parole joue un rôle capital. Il en vient à conclure qu’« il n’est […] pas étonnant que des hommes élevés ainsi haranguassent beaucoup plus souvent et plus facilement que nous ne l’imaginons »15. Mais ces passages restent marginaux, et, comme le note Alain Vaillant, le cours de La Harpe « est à la fois le chef-d’œuvre et le chant du cygne de la rhétorique prescriptive d’Ancien Régime »16. Surtout, le mot influence reste d’un usage anecdotique.

Comme le suggère José-Luis Diaz, « le succès de la notion a eu partie liée avec la “dix-neuviémité” »17. Il faut attendre en effet le XIXe siècle pour trouver influence dans toutes les histoires. On répète alors les mots de Bonald et de Mme de Staël. Évoquant l’époque d’Homère dans la préface de Cromwell (1827), Victor Hugo écrit : « Nous le répétons, l’expression d’une pareille civilisation ne peut être que l’épopée »18. Et vers la fin, il complète : pour comprendre la Bible et Homère, « il faut aussi faire la part du temps, du climat, des influences locales »19. Triade d’avenir. En 1830, Jean-Jacques Ampère reprend la formule de Bonald : « la poésie d’un temps, s’exclame-t-il, est son expression la plus vive et la plus élevée »20. Et de rappeler « l’influence de la race » ou de « la nature locale » pour expliquer comment une littérature exprime son époque. Ainsi, « la race sémitique, qui comprend les Hébreux et les Arabes, est vouée à la poésie lyrique », qui peut atteindre « le plus haut degré de sublimité ». Mais qu’on ne s’attende pas à y trouver « la tristesse sublime » du Nord : « Le chant de l’Arabe sera, comme son désert, monotone et brûlant. Ce désert, son cheval, sa bien-aimée, un orage et un combat, tels seront les tableaux qu’il reproduira sans cesse […] »21. C’est Taine, en 1863, qui, dans l’introduction de son Histoire de la littérature anglaise, synthétise, systématise et psychologise les cinquante années de questionnement sur l’influence et la race en littérature. Il commence ainsi :

On a découvert qu’une œuvre littéraire n’est pas un simple jeu d’imagination, le caprice isolé d’une tête chaude, mais une copie des mœurs environnantes et le signe d’un état d’esprit. On en a conclu qu’on pouvait, d’après les monuments littéraires, retrouver la façon dont les hommes avaient senti et pensé il y a plusieurs siècles.22

Ce cadre de pensée l’amène à déterminer les trois causes à l’origine, pour toute société, des productions morales et culturelles : « la race, le milieu et le moment »23. L’action combinée de ces trois causes donne ce qu’il appelle la « loi des influences proportionnelles »24.

Chez les professeurs, Villemain, Chasles, qui furent les noms importants de l’histoire littéraire au XIXe siècle, le mot « influence » sert à bâtir une véritable histoire comparative. Dans la préface à son cours, publié en 1840, Villemain écrit ainsi que ses leçons furent « la première fois, dans une chaire française, [qu’]on entreprenait l’analyse comparée de plusieurs littératures modernes qui, sorties des mêmes sources, n’ont cessé de communiquer ensemble, et se sont mêlées à diverses époques »25. À travers l’image de la « source », Villemain retrouve l’étymologie du verbe influer – qui signifie « exercer une influence » –, construit sur fluere, « couler, s’écouler ». Et au fil de l’ouvrage, c’est l’influence qui est le mot employé pour décrire la communication littéraire entre les peuples. Ainsi, dès le premier cours, et toujours avec l’image de la source : « Beaucoup d’esprits reçurent au Moyen-Âge l’influence de la littérature et des inventions arabes, sans connaître la source originale »26. Un rapide coup d’œil sur la table des matières laisse voir que le mot n’est pas isolé : la IIe leçon annonce ainsi « l’influence des barbares » sur la langue latine ; la IVe, « la double influence du génie oriental sur l’Europe » ; la VIIe, le problème de « l’influence allemande » sur la France ; la Xe, « l’influence des Provençaux sur l’Italie », etc.

Le même constat est faisable chez Chasles, qui, dans l’Esquisse d’une histoire générale des influences littéraires (184727), propose comme têtes de chapitres l’Hindoustan (II), la Chine (V), le patriarcat arabe (VI), le polythéisme romain (VIII) ou encore l’Italie catholique (XV). En préface au volume, il écrit :

Nul ne peut ni détruire le monde du Nord, ses produits intellectuels et l’admiration profonde qu’ils inspirent aux races septentrionales ; ni effacer la trace immortelle de l’antiquité savante. Shakespeare est proverbial en Angleterre comme en Allemagne. Horace est le maître aimable de tous les honnêtes gens spirituels de l’Europe moderne. Pourquoi maudire l’une de ces puissances ?28

Et dans Études sur l’Espagne, publiées la même année, il écrit : « Notre littérature, nous l’avons dit souvent, sans jamais perdre son caractère propre, a subi la loi inévitable, la loi féconde des assimilations, des influences, des alliances et des imitations »29.

En s’intéressant plus spécifiquement aux « influences étrangères », Chasles et Villemain opèrent un glissement important (qui, certes, n’est pas irréversible, en témoigne Taine) : l’influence n’est plus le rapport entre littérature et société, mais le rapport entre deux sociétés par l’intermédiaire de leurs littératures, – voire entre deux auteurs de nationalité différente. La tentation de personnifier la littérature étrangère est forte chez Chasles. Ainsi commence-t-il les Études sur l’Antiquité par les portraits croisés de Shakespeare et Cervantès, morts en hommes pauvres et ignorés, mais dont l’influence se propage dans toute « l’Europe moderne »30. Le constat de cette destinée conduit au spectacle fascinant des influences intellectuelles que j’ai cité en commençant cet article.

Il y a dans ce glissement quelque chose de « l’influence des chefs »31 comme le souligne José-Luis Diaz, citant le mot de Sainte-Beuve pour qui « en histoire littéraire […] les chefs sont presque tout »32. On a là l’une des évolutions caractéristiques du romantisme et des années 1830, où « l’originalité et la singularité, comme le rappelle Gilles Philippe, sont peu à peu devenues deux critères majeurs d’évaluation des œuvres »33. Cela conduit à la valorisation de ces « hommes supérieurs » – la formule est de Sainte-Beuve – qui « donnent le signal, c’est trop peu dire, qui donnent du coude à l’humanité et lui font changer de voie »34.

De l’influence et des fiches

Il est notable qu’à la fin du siècle, l’influence de la société sur la littérature s’efface devant l’influence des auteurs entre eux.

Luc Fraisse remarque ainsi une évolution intéressante chez Saint-René Taillandier, professeur et critique littéraire. En 1857, Taillandier expliquait à ses étudiants que s’il « rencontre dans les satires de Boileau, dans les tragédies de Racine, dans les fables de La Fontaine, la trace, le reflet, visible ou caché des événements contemporains, événements littéraires, politiques, religieux, [il] ir[a] consulter ces événements et [il] les mettr[a] en regard des œuvres qu[’il] étudie »35 . Il énonçait là une théorie du reflet assez classique, dialectisant le rapport entre société et littérature. Mais presque vingt ans plus tard, en 1874, Taillandier signale une autre influence, d’un type tout à fait différent : « Voltaire, écrit-il, à son insu ou non, se préoccupe de Rousseau. […] Voltaire a donc subi l’influence de Jean-Jacques Rousseau, et cependant il est resté lui-même »36. L’influence des auteurs entre eux devient un fait de société, et peut-être même la seule essentielle de toutes les influences. Ainsi Brunetière, dans son Manuel de l’histoire de la littérature française (1898), explique-t-il qu’il a mis de côté « les autres influences, celles que l’on se plaît d’ordinaire à mettre en lumière, influence race, ou influence du milieu » :

[…] considérant que de toutes les influences qui s’exercent dans l’histoire d’une littérature, la principale est celle des œuvres sur les œuvres, c’est elle que je me suis attaché à suivre, et à ressaisir dans le temps. […] Il ne faut pas multiplier inutilement les causes, ni, sous prétexte que la littérature est l’expression de la société, confondre l’histoire de la littérature avec celle des mœurs. Elles sont bien deux.37

Le rappel de la formule de Bonald forme comme une boucle, qui permet de saisir l’évolution du mot influence au cours du siècle. On est passé de la comparaison de la série littéraire avec la série morale ou sociale, à l’historicisation de la seule série littéraire.

Lanson montre la même prudence devant la formule de Bonald. Dans sa conférence sur « L’histoire littéraire et la sociologie » (1904), il déclare la trouver « banale », « incomplète et inexacte » : « Il arrive fréquemment que la littérature exprime ce qui n’est pas dans la société, ce qui ne paraît ni dans les institutions ni dans les faits […] »38. En 1910, il met en garde contre un usage trop incertain du mot influence :

Il est chimérique de vouloir poser d’un seul coup la question de l’influence de tout un groupe d’œuvres sur tout un groupe de faits. L’influence de la littérature sur la Révolution ne sera tant mal que bien perceptible que lorsqu’on aura observé patiemment de 1715, et même de 1680, à 1789, les échanges multiples qui se sont faits sans interruption entre la littérature et la vie. Si la littérature a agi, ce n’est pas comme un bloc, ni sur le bloc des faits, c’est par une infinité de sollicitations sur une infinité d’âme individuelles pendant plus d’un siècle, de telle sorte qu’à la fin, en 1789, un siècle de la littérature était infiltré, déposé à des étages divers en quantités diverses dans la conscience collective de la nation française, et se retrouvait dans sa manière de réagir aux faits.39

À travers le temps, la citation répond à Bonald et Chateaubriand : non la littérature n’a pas influencé la Révolution, parce que pour constater une influence, il faut établir une multitude de faits, il dira ailleurs de « monographies », qui attestent l’existence d’une relation causale entre deux séries de faits – l’écriture littéraire et la vie politique – qui ne communiquent pas nécessairement. De la multiplication de ces monographies naîtra ce « vertige des fiches » dont parle Judith Schlanger. Relisant l’article célèbre de Lanson, « Comment Ronsard invente » (1906), elle en suit l’auteur « glos[er] mot à mot les images et les formes. Chaque vers, chaque strophe se voit accoler une surcharge de références espagnoles, italiennes, françaises, latines et grecques. C’est le vertige de l’allusion […]. C’est aussi le vertige des fiches qui font voleter sur chaque vers ou sur chaque mot fragments sur fragments de lectures anciennes et modernes »40. Avec beaucoup de poésie, Judith Schlanger réécrit les critiques qu’on n’aura pas cessé d’adresser au lansonisme dès le début du XXe siècle. Thibaudet demandait ainsi à Lanson et à son disciple, Rudler, quelles sont « les causes d’un acte d’inspiration, d’une explosion imprévisible de génie, comme Le Lac ou La Prière sur l’Acropole ». Il répondait pour eux : « [L]es causes que vous m’offrez pour expliquer cette réalité vivante, ce sont des réalités mortes, des réminiscences, des lectures, des textes, des livres ; des livres ! »42.

Ces critiques remettent en cause la légitimité même de la notion d’influence à expliquer l’invention de l’œuvre littéraire. Mais leur paradoxe est qu’elles sont adressées à l’homme qui, non seulement s’en méfiait le plus, mais surtout au seul qui s’est efforcé de l’inscrire dans un système catégoriel à peu près cohérent. L’influence pour Lanson doit, en effet, faire pendant à la source, comme l’amont de l’œuvre à l’aval43. Étudier les influences, c’est étudier les répercussions d’une œuvre après publication ; étudier les sources, c’est regrouper tout ce qui fait l’œuvre avant qu’elle n’existe. Lanson hérite d’un mot qui est le refrain du XIXe siècle, et il compose avec, sans en être convaincu. Mais parce que Lanson est « l’homme influent » qu’Antoine Compagnon a décrit dans La Troisième République des lettres44, qu’il a participé aux réformes de l’enseignement secondaire et supérieur en imposant l’histoire littéraire, il est apparu comme « l’homme de l’influence ». Le déclin commence dès que le sommet est atteint. L’influence, à son point haut théorique, est déjà en train de perdre un peu de l’autorité qu’elle avait sur les esprits.

L’ère du soupçon

L’épuisement d’un mot

Pour comprendre le déclin de l’influence, il faut comprendre pourquoi le mot s’est imposé si facilement, et presque sans examen, au XIXe siècle.

Ce succès peut paraître étrange tant le mot est approximatif. Bonald note qu’il est « peut-être le plus vague de notre langue, parce qu’il exprime l’idée la moins précise qui puisse s’offrir à la pensée »45. Il reste associé, comme le signale Agnès Spiquel, au magnétisme animal de Mesmer, qui, dès 1799, propose une « doctrine des influences », décrite comme un « vaste système des influences ou des rapports qui lient les êtres, les lois mécaniques et même le mécanisme des lois de la Nature »46. Système total, absolu, et nébuleux par là-même, que Mesmer commente ainsi : « L’objet que je traite échappe à l’expression positive. Il ne me reste, pour me faire entendre, que des images, des comparaisons, des approximations »47.

Mais c’est parce que le mot influence est imprécis qu’il s’impose si facilement48. Mme de Staël en a fait le titre d’un livre49 et l’utilise une trentaine de fois dans De la littérature. Mais rares sont les occurrences où il signifie la même chose. Ainsi, quand elle traite de « l’influence des femmes »50 sous la monarchie, et de la conversation, des bons mots, de la spiritualité qui s’imposent à la cour, elle désigne l’autorité morale51 acquise par les femmes dans les salons. Autorité qui, parce qu’elle favorise ces nouvelles formes verbales, transforme, dirait Lucien Febvre, « l’outillage mental » des auteurs, et donc les œuvres mêmes. Ailleurs, le mot influence désigne l’effet de l’orateur ou du livre, leur capacité à mettre en action52. Phénomène relevant plutôt de la réception des œuvres et qui s’oppose au rapport de production qu’elle signale quand elle écrit que Racine serait « l’écrivain qui donne le plus l’idée de l’influence qu’exerçaient les lois et les mœurs du règne de Louis XIV sur les ouvrages dramatiques »53. Elle veut dire que la société de Louis XIV avait ses lois morales – par exemple, l’interdiction de blesser la fierté d’autrui –, qui régissaient également l’action dramatique, puisque soumise au principe d’imitation.

D’entrée, le mot influence apparaît donc plastique, presque insaisissable. Il donne l’illusion de traiter un sujet simple et unique, quand il aborde une multiplicité de questions de nature différente. Il constitue l’interrogation historique sur la littérature comme un discours trompeusement homogène. Ainsi servira-t-il l’espoir de construire un vaste tableau de la littérature, qui donne à voir sa vie intime et cachée. « [C]e que nous demandons aujourd’hui à l’histoire littéraire, écrit Ampère, […], c’est de nous révéler les divers états par lesquels ont passé l’âme et l’imagination humaine, et dont la littérature et surtout la poésie ont successivement reçu et gardé l’empreinte. » L’empreinte désignant ici ce que l’influence systématise ailleurs. Ampère continue, avec emphase :

L’âge où nous vivons, Messieurs, travaille à une grande œuvre ; il a entrepris de comprendre, de refaire les siècles ; chacun a sa tâche à remplir, petite ou grande, dans cette entreprise immense qui doit s’accomplir par une foule de travaux partiels. Les uns cherchent dans les crises de la vie des peuples, dans les conquêtes, dans les révolutions, les lois qui gouvernent les destinées de la civilisation. D’autres s’attachent à en suivre les développements, dans les religions, dans la philosophie, dans les sciences, dans la législation, dans les arts, dans la littérature. […] De tous ces effort divers et combinés doit sortir, Messieurs, l’histoire complète de l’humanité. Ce majestueux drame de quarante siècles, il sera peut-être donné à l’homme du dix-neuvième de le contempler.54

Le mot important, ici, est celui de « drame », qui conclut également cette envolée de Philarète Chasles :

Au lieu d’admirer seulement les écrivains comme régulateurs du style et dictateurs de la phrase, c’est comme propagateurs de la civilisation universelle et particulière qu’il faut étudier ces hommes bien dotés, qui ont reçu le pouvoir d’éveiller plus de sympathies et de dominer tout ce qui les approche. Il serait curieux de connaître la part qui leur fut assignée, ce qu’ils tenaient de leurs prédécesseurs, ce qu’ils ont livré aÌ leurs héritiers ; de calculer l’action de la pensée sur la pensée, la manière dont les peuples se sont modifiés mutuellement, ce que chacun d’eux a donné ou reçu, l’altération des nationalités par l’effet de cet échange ; – comment le génie septentrional, longtemps isolé, s’est laissé enfin pénétrer par le génie du Midi ; quelle a été́ la puissance magnétique de la France sur l’Angleterre, et de l’Angleterre sur la France ; comment chaque membre du corps européen a subi l’action des autres et les a dominés aÌ son tour ; l’influence spéciale de l’Allemagne théologique, de l’Italie artiste, de la France active, de l’Espagne catholique, de l’Angleterre protestante ; comment l’ardeur du Midi a réchauffé́ l’analyse profonde de Shakespeare, et comment le génie romain et celui de l’Italie ont embelli et orné le calvinisme de Milton ; – enfin, attractions, sympathies, répulsions constante relation de toutes ces pensées vivantes ; influences acceptées comme des plaisirs, et renvoyées comme pouvoirs. C’est l’histoire intime du genre humain ; c’est le drame de la littérature.55

Drame. L’influence doit permettre d’accéder au spectacle de la création. Comme le drame hugolien, il déroule toute la vie devant les yeux du spectateur et donne l’impression de toucher à quelque chose du mystère de l’existence. Dans la confusion qu’est toute création, l’influence a cette vertu de pouvoir différencier, distinguer, déterminer des êtres et des entités. Quand Diaz suggère que l’influence a servi de « copule de scientificité »56, peut-être ne faut-il retenir que le mot de copule. Il faut lire avec quelle ivresse Chasles déroule les noms propres, établit des relations, catégorise la vie littéraire. L’influence est un opérateur de mise en relation, qui fait émerger des entités connotées. L’Allemagne devient « théologique », et tout ce qu’il y a de métaphysique dans une littérature sera allemand ; l’Italie est « artiste », et tout ce qu’il y aura de folâtre, d’amusé dans une littérature sera italien. L’influence fait émerger les acteurs du drame littéraire, identifiables à leur nom, mais dont les noms sont les types d’une certaine catégorisation du réel. Quand Harold Bloom écrit57, à un siècle de là, que l’angoisse de l’influence se résume à craindre l’empire de Shakespeare, c’est le pouvoir de connotativité de l’influence qu’il reconnaît.

Ainsi, l’influence permet-elle de dégager les composants, presque chimiques d’une œuvre. De là Nisard expliquant dans son Histoire de la littérature française, commencée en 1844, que « le meilleur moyen de connaître ce qu’est l’esprit français, c’est de connaître tout ce qu’il n’est pas »58. Et d’expliquer : « Vous n’appellerez pas l’esprit français, l’esprit de certaines époques où, soit à la suite de conquêtes, soit par les fautes d’un mauvais gouvernement, la France a copié, avec l’ardeur qui lui est propre, tantôt les défauts du peuple conquis, tantôt ceux de la nation étrangère dont elle subissait l’influence »59. Se dessine, dans le désordre des conquêtes, une définition arithmétique de l’identité : l’être est une différence. C’est Lanson qui l’expliquera le mieux : « L’écrivain le plus original est en grande partie un dépôt des générations antérieures, un collecteur des mouvements contemporains : il est aux trois quarts de ce qui n’est pas lui. Pour le trouver, lui, en lui-même, il faut séparer de lui toute ces masses d’éléments étrangers »60.

Or cette proposition a quelque chose de dérisoire. L’enthousiasme de Chasles pour la force interne de l’influence, pour la vitalité des êtres, se heurte à la banale opération mathématique d’une soustraction. L’influence ne sert plus qu’à définir un manque, un retranchement. Voilà pourquoi Thibaudet, dans l’article que j’ai déjà cité, concluait que les « commentaires ne réussissent que lorsqu’ils s’appliquent à ce qu’il y a de moins lamartinien dans Lamartine. Expliquent-ils le nouveau, le prodige, la pointe de la flamme du génie, aux endroits et aux temps où elle s’allume ? […] Mais enfin je conviens que, devant le génie pur, la méthode s’arrête. L’invention du poète, dirait M. de la Palisse, commence où son imitation finit »61. Le « magnétisme » de l’influence, comme disait Chasles, évoquant Mesmer, s’est épuisé. Le mot ne permet plus de dire de vérité positive.

Histoire et critique : de la cause au signe

Ainsi l’influence va-t-elle connaître une période d’absence. Si elle est pratiquée par l’Université lansoniste, que les carrières des disciples, Rudler, Mornet, et quelques autres, les conduisent au magistère moral, l’influence est rejetée par la critique qui pense.

Le formaliste russe Iouri Tynianov énonce ainsi en 1927 que les relations analogiques dessinées par la critique des influences sont d’une psychologie suspecte. « Il existe de profondes influences personnelles ou psychologiques ou sociales qui ne laissent aucune trace sur le plan littéraire […]. Il existe des influences qui modifient les œuvres littéraires sans avoir de signification évolutive […]. Mais le cas le plus frappant est celui où des indices extérieurs semblent témoigner d’une influence qui n’a jamais eu lieu »62. Lui plaide pour une histoire cyclique de la création littéraire, où l’œuvre nouvelle serait celle qui rompt l’automatisme des formes anciennes. Denses, difficiles, les articles de Tynianov trouveront un écho fort chez Jauss, qui y verra l’amorce de son esthétique de la réception63.

Tynianov et les formalistes utilisent de nouveaux mots pour décrire l’activité créatrice, des mots qui effacent l’influence et la ramènent à un état préhistorique de l’histoire littéraire. Et même si ces mots ne voyageront pas tout de suite, qu’ils ne seront pas traduits avant 1965, ils sont transmis, indirectement, par Jakobson et quelque chose y passe – l’influence ! – dans le célèbre article de Barthes sur l’histoire littéraire (1960). Barthes y dialogue entre autres avec Lucien Febvre, qui dialoguait avec Lanson. Vingt ans plus tôt, en 1941, Febvre critiquait l’ouvrage d’un disciple de Lanson dans sa prétention à faire une « histoire historique » de la littérature. Une telle histoire, écrit Febvre, demanderait de :

reconstituer le milieu, se demander qui écrivait et pour qui ; qui lisait et pour quoi ; il faudrait savoir quelle formation avaient reçu, au collège ou ailleurs, les écrivains – et quelle formation, pareillement leurs lecteurs ; […] il faudrait savoir quel succès obtenaient et ceux-ci et ceux-là, quelle était l’étendue de ce succès et sa profondeur ; il faudrait mettre en liaison les changements d’habitude, de goût, d’écriture et de préoccupation des écrivains avec les vicissitudes de la politique, avec les transformations de la mentalité religieuse, avec les évolutions de la vie sociale, avec les changements de la mode artistique et du goût, etc.64

Programme titanesque, lansonien, dans la plus pure veine des affirmations de Lanson, et qui fascina Barthes comme Genette ; mais que Febvre déclarait, sinon impossible, au moins inaccessible aux littéraires, incapables d’histoire. Le mot influence avait d’ailleurs disparu de ce programme, parce que devant l’ampleur de ce qu’il fallait reconstituer, il apparaît bien dérisoire pour décrire la structure – l’un remplacerait l’autre – mentale (Febvre disait l’outillage) d’une époque.

Barthes convint sans mal que Febvre avait juste. À peine le reprit-il sur quelques détails, sur quelques mots qu’il trouvait hasardeux. Il insiste ainsi sur le milieu formateur, dont l’intérêt lui paraît infiniment plus grand que la critique des sources. Mais même améliorée, cette histoire, écrit-il, n’aurait pour rôle que « de nous fournir des informations sur tout ce qui, dans l’auteur, n’est pas l’auteur lui-même »65. Arithmétique de l’influence, toujours. Sauf que Barthes possède d’autres mots et n’a plus besoin de l’influence. Il délègue à l’Histoire le programme de Lanson, la question sociologique, le récit de l’institution littéraire. Il reconnaît en Febvre le mérite d’avoir écrit un livre sur Rabelais où Rabelais a disparu. Travail d’historien. Le critique, lui, ne peut pas négliger l’individu créateur. Seulement, il ne doit pas l’aborder, comme naguère l’influence, par une relation causale : l’œuvre n’est pas un « produit ». Dans la critique récente (il cite notamment Lucien Goldmann) :

[l]’idée de produit a donc fait place peu à peu à l’idée de signe : l’œuvre serait le signe d’un au-delà d’elle-même ; la critique consiste alors à déchiffrer la signification, à en découvrir les termes, et principalement le terme caché, le signifié. […] Il s’agit donc d’un mouvement général qui consiste à ouvrir l’œuvre, non comme l’effet d’une cause, mais comme le signifiant d’un signifié.66

En actant le passage d’une histoire causale de la littérature à une critique sémiotique, Barthes achève la disparition de l’influence. Une critique sans genèse n’a plus besoin de postuler une généalogie de l’œuvre.

La notion d’intertextualité créée par Julia Kristeva67 quelques années plus tard remplacera la fonction érudite de la critique des sources, et tant pis si quelques-uns68 y verront une continuité plutôt qu’une rupture. Philosophiquement, l’intertextualité est l’influence sans la cause : elle est l’étude des relations de transformation, de mutation, de détournement d’un texte-source, évacuant tout questionnement psychologique ou social sur le transfert d’une idée ou d’une forme. La notion est vouée à un grand succès critique, et Genette, à son tour, en fera dans Palimpsestes (1982) l’une des cinq relations de « transtextualité ». Il faut lire ici ce qu’il dit de la quatrième d’entre elles, celle qui l’occupe tout le livre, l’« hypertextualité » :

Je puis également traquer dans n’importe quelle œuvre les échos partiels, localisés et fugitifs de n’importe quelle autre, antérieure ou postérieure. Une telle attitude aurait pour effet de verser la totalité de la littérature universelle dans le champ de l’hypertextualité, ce qui en rendrait l’étude peu maîtrisable ; mais surtout, elle fait un crédit, et accorde un rôle, pour moi peu supportable, à l’activité herméneutique du lecteur – ou de l’archilecteur. […] J’envisage la relation entre le texte et son lecteur d’une manière plus socialisée, plus ouvertement contractuelle, comme relevant d’une pragmatique consciente et organisée.69

Mais qui donc est cet archilecteur, herméneute des hypertextes, que Genette raille avec son habituelle ironie ? Lanson peut-être, mais à quoi bon le nommer en 1982 ? Palimpsestes élude toute question liée à l’influence, et lorsque Genette cite le livre d’Harold Bloom, L’Angoisse de l’influence (1973), il signale uniquement des « recherches […] sur les mécanismes de l’influence »70, qu’il rapproche des travaux de Riffaterre : sans dire un mot sur l’« angoisse », psychologisme pourtant difficile à éviter quand on évoque Bloom. Mais en 1982 la poétique a trouvé son vocabulaire, et l’influence n’en fait plus partie.

De l’histoire des formes

Pourquoi alors, en 1999, Pierre Bourdieu, qui cite régulièrement Barthes et Genette, qui vécut de près les révolutions structuralistes et post-structuralistes, éprouve-t-il encore le besoin de critiquer l’influence et la critique des sources ? Qu’est-ce qui, dans l’influence, résiste toujours à l’aube du troisième millénaire, que la modernité sémiotique n’a pu effacer ?

Il faut ici synthétiser ce qu’a été l’influence : non pas seulement un paradigme causal, comme il le devient à la fin du XIXe siècle, mais aussi une hypothèse sur la relation de l’œuvre à l’histoire, sur les rapports de l’individu au collectif, sur le problème de la permanence des idées et des formes, sur les questions d’héritage et de transmission. Si la critique marxiste a apporté des réponses aux relations de l’œuvre et de l’histoire71, si la sociologie – Bourdieu en tête – s’intéressa à la transmission et à l’héritage, la littérature, pour l’essentiel, ne sut pas donner de réponse historique aux questions des rapports de l’individu et du collectif ou de la permanence des formes. L’évolution des disciplines fit émerger depuis les travaux pionniers de Robert Escarpit une sociologie de la littérature, et la poétique, postulant l’antériorité de la théorie sur l’histoire72, raffina un discours résolument non historique. Mais le dialogue tardif de ces deux disciplines laisse non réglée, pour l’historien des formes, la question de l’influence.

Bourdieu, bien sûr, n’est pas un historien des formes, et le Manet qu’il traite dans l’ouvrage que je cite pour commencer, est un Manet de sociologue. Seulement, Bourdieu appuie sa critique sur la lecture d’un historien de l’art, Michael Baxandall, qui fut l’un des grands rénovateurs de l’histoire des formes. Et Michael Baxandall, dans un ouvrage de 1985, posait explicitement la question de l’influence : « Dès qu’on évoque ainsi Cézanne, on achoppe sur la notion d’“influence” artistique (un peintre étant censé en “influencer” un autre) et si nous voulons continuer à avancer, nous devons au moins tenter de déblayer le chemin »73. Il embraye aussitôt : « Le terme d’“influence” est l’un des fléaux de la critique d’art »74.

Baxandall reproche à l’influence de mettre l’accent sur l’influenceur plutôt que sur l’influencé. Or, remarque-t-il, sitôt que l’on se demande ce que l’influencé fait de l’influenceur, une infinité de nuances apparaît, qui dessine la variété des pratiques d’emprunt. Il liste alors une quarantaine de verbes susceptibles de remplacer la structure « être influencé » :

s’inspirer de, faire appel à, user de, s’approprier, avoir recours à, s’adapter à, ne pas comprendre, se référer à, reprendre de, accepter le défi de, se confronter à, réagir à, citer, se distinguer de, se comparer à, assimiler, s’aligner sur, imiter, s’adresser à, paraphraser, intégrer, créer une variations sur, faire revivre, prolonger, remodeler, se calquer sur, rivaliser, pasticher, parodier, extraire, déformer, prêter attention à, résister, simplifier, reconstituer, repartir de, développer, affronter, maîtriser, subvertir, perpétuer, réduire, promouvoir, répondre à, transformer, s’attaquer à...75

Ce renversement suppose de poser de nouvelles questions à l’influence, non pas « Comment A cause B », mais plutôt « Qu’est-ce que B fait de A ? ». En un certain sens, c’était une question posée par les études d’intertextualité, à cette nuance près, et qui n’en est pas une, que la dimension historique prime dans le cas présent. Il ne s’agit pas, en effet, d’étudier une relation de transformation, mais d’établir, à un instant t, la manière dont un auteur B reçoit un auteur A, compte tenu de ses dispositions historiques. Baxandall donne l’exemple de Cézanne influençant Picasso : Cézanne, dit-il, n’a pas marqué Picasso, c’est Picasso, à un moment de sa vie où il devait résoudre un certain nombre de problèmes formels, qui a trouvé ou cru trouver chez Cézanne des solutions qu’il aurait peut-être trouvées chez un autre76. Ce faisant, Picasso a plus influencé Cézanne que l’inverse, dans la mesure où, le lien généalogique que notre Histoire a tissé entre eux, tend à nous faire voir Cézanne de la manière dont Picasso le voyait et l’a « utilisé ».

Dans un livre récent publié en 2016, Gilles Philippe formule une idée très semblable. Il veut rendre compte de la manière dont la littérature anglaise, entre 1880 et 1930, « s’inspire » du style français. Les guillemets s’imposent, parce que, dès l’introduction, Philippe met en doute qu’il y ait influence du style français sur le style anglais, suggérant que les Anglais ont trouvé, dans leur imaginaire du style français, l’occasion de construire une filiation qui permettait de résoudre, à un certain moment, les questions d’écriture qu’ils se posaient. De préférence à l’influence, Philippe suggère alors le terme de référence et donne l’explication suivante :

De fait, un constat de proximité, de ressemblance ou de parenté ne gagne guère à être d’abord pensé sur le mode de la succession, c’est-à-dire de l’héritage, et le recours à la notion d’influence apparaît souvent comme une facilité. Ainsi, pour prendre un tout autre exemple, a-t-on parfois considéré que la vogue du récit au présent dans la littérature anglaise des années 1960 trahissait une “influence” du Nouveau Romain français ; quand on y regarde de plus près, une telle position n’est pas tenable : comme toutes les littératures européennes, la littérature anglaise était soumise à un drift évolutif qui devait mener à l’avènement du récit au présent. Mais le Nouveau roman français était là : sans doute certains auteurs et certains lecteurs trouvèrent-ils bien “français” de conduire le récit à un temps autre que le passé. Il n’y eut probablement pas influence, mais il y eut assurément référence.77

L’analyse que pose Philippe est riche de questions importantes, notamment sur le caractère mondialisé de la littérature78, mais aussi sur le découpage de l’histoire. La notion d’influence est apparue avec l’espoir de pouvoir établir un tableau globalisé des échanges régionaux et internationaux ; mais est-il si pertinent d’établir que chaque époque précède l’autre comme une cause son effet ? À cette histoire totale, Philippe suggère d’opposer des « moments », unité plus restreinte, foucaldienne en un sens, qui présuppose que, contrairement à ce que pensaient les historiens de l’influence au XIXe siècle, l’histoire ne forme pas un tout cohérent. Philippe parle donc d’un « moment français » de la littérature anglaise, comme il avait établi l’existence d’un « moment grammatical »79 de la littérature française, c’est-à-dire la reconstruction empirique d’une unité de questionnement par des acteurs historiques. Ainsi le singulier, l’individuel deviennent-il, comme il le suggère dans sa conclusion, « une variante du collectif »80, mais d’un collectif restreint, qui ne porte pas le poids de quarante siècles de civilisation.

Le déplacement vers l’influencé, la représentation moins totalitaire de l’histoire dégagent une question plus précise que celle posée naguère par l’influence : quelles sont les dispositions d’un auteur à un instant ? Question bourdieusienne à tout le moins, et question d’histoires des formes : quel est le bagage formel d’un auteur, l’outillage technique qu’il possède à un instant ? La notion d’influence, dans ce qu’elle a d’analytique, suppose un discours technique sur la littérature, qui soit, au fond, une poétique. Pour qu’on puisse établir une influence, il faut s’accorder sur des catégories structurant le texte littéraire, il faut pouvoir nommer des réalités. Mais en fait de catégories, l’histoire de l’influence n’avait dégagé que des noms propres, des teintes, des couleurs, des métaphores et des mots connotés. Le questionnement moderne de l’influence se doit de mener une réflexion sur la manière qu’ont les écrivains de nommer et de structurer le réel littéraire. L’influence, débarrassée de la question causale, mais toujours question d’histoire, est dans le fond, la question du procédé : quels sont les procédés, quels sont les moyens techniques d’un écrivain ? Vieille question, finalement, et que Lanson pensait résolue en écrivant « Comment Ronsard invente ». Mais aujourd’hui, l’on aimerait lire un tel article sans les sources, centré seulement sur ce que Ronsard pouvait comprendre et écrire vers 1550. Décadence et grandeur de l’influence : c’est là toute la force d’un mot vide, dont le sens reste, finalement, à fixer.




1 Philarète Chasles, Études sur l’Antiquité, précédées d’un essai sur les phases de l’histoire littéraire et sur les influences intellectuelles des races, Paris, Amyot, 1847, p. 8.

2 Pierre Bourdieu, Manet. Une révolution symbolique [2013], Paris, Seuil, coll. « Point Essais », 2016, p. 98 (« Cours du 20 janvier 1999 »). Manet n’est pas un « livre » de Pierre Bourdieu, mais la publication posthume de l’un de ses cours au Collège de France.

3 Voir l’article de Jean-Joseph Menuret, « Influence », in L’Encyclopédie, t. 8, Briasson, David l’aîné, Le Breton, Durand, 1766, p. 728-738.

4 D’après le TLFi.

5 Louis de Bonald, « Réflexions sur les questions de l’indépendance des gens de lettres, et de l’influence du théâtre sur les mœurs et le goût, proposées pour sujet de prix par l’institut national, à sa séance du 29 juin 1805 » [1805], in Œuvres choisies, t. 1 – Écrits sur la littérature, Paris, Classiques Garnier, 2010, p. 89. Le verbe en usage dérivé d’influencer est plutôt influer.

6 Ibid., p. 89.

7 François-René de Chateaubriand, Essai historique, politique et moral sur les révolutions anciennes et modernes considérées dans leurs rapports avec la Révolution Française [1797], in Essai sur les révolutions – Génie du christianisme, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque de la Pléiade », 1978, p. 373.

8 Au sens large qui sera celui de Mme de Staël, englobant aussi bien la fiction, la philosophie que l’éloquence.

9 Mme de Staël, De la littérature [1800], Paris, Flammarion, « GF », 1991, p. 65.

10 Bonald, « Du style et de la littérature » [1806], in Œuvres choisies, t. 1, op. cit., p. 133.

11 Bonald, « Réflexions sur les questions... », op. cit., p. 97.

12 Ainsi Alain Vaillant en fait-il les trois premiers noms de la « protohistoire française de l’histoire littéraire ». Voir L’Histoire littéraire, Paris, Armand Colin, coll. « U – Série Lettres », 2010, p. 55-61.

13 Cité par Luc Fraisse, Les Fondements de l’histoire littéraire. De Saint-René Taillandier à Lanson, Paris, Honoré Champion, coll. « Romantisme et modernités », 2002, p. 97.

14 Jean-François de La Harpe, Lycée, ou cours de littérature ancienne et moderne [1799], t. 1, Paris, Depelafol, 1825, p. iv.

15 La Harpe, op. cit., t. 4, p. 23. « Haranguer » désigne le discours direct attribué à un personnage historique, de façon tout à fait inauthentique.

16 Vaillant, op. cit., p. 56.

17 José-Luis Diaz, « Un siècle sous influence », in Romantisme, nº 98 « Influences », 1997, p. 11.

18 Victor Hugo, « Préface », Cromwell [1827], Paris, Garnier-Flammarion, coll. « GF », 1968, p. 64.

19 Ibid., p. 107.

20 Jean-Jacques Ampère, De l’histoire de la poésie. Discours prononcé à l’Athénée de Marseille pour l’ouverture du cours de littérature, le 12 mars 1830, Marseille, Feissat aîné et Demonchy, 1830, p. 8.

21 Ibid., p. 19.

22 Hippolyte Taine, Histoire de la littérature anglaise, t. 1, Paris, Hachette, 1863, p. iii.

23 Ibid., p. xxii-xxiii.

24 Ibid., p. xxxiii.

25 Abel-François Villemain, Cours de littérature française [1828-1829], t. 1, Paris, Didier, 1840, p. i.

26 Ibid., p. 43.

27 L’Esquisse est l’un des nombreux fragments qui composent les Études sur l’Antiquité publiées en 1847. Mais Chasles suggère que certains d’entre eux ont connu une publication ultérieure, sans qu’il ne donne de dates précises.

28 Chasles, Études sur l’Antiquité, op. cit., p. vi.

29 Chasles, Études sur l’Espagne et sur les influences de la littérature espagnole en France et en Italie, Paris, Amyot, 1847, p. 251-252.

30 Voir pour les deux portraits Études sur l’Antiquité, op. cit., p. 3-8.

31 Diaz, op. cit., p. 24.

32 Charles-Augustin Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l’Empire [1860], Paris, Calmann Lévy, 1889, t. 1, p. 44 (cité par Diaz, op. cit., p. 26).

33 Gilles Philippe, French style. L’accent français de la prose anglaise, Paris-Bruxelles, Les Impressions nouvelles, coll. « Réflexions faites », 2016, p. 19.

34 Sainte-Beuve, Chateaubriand..., op. cit., p. 143 (cité par Diaz, op. cit., p. 26).

35 Leçon du 18 décembre, citée par Fraisse, op. cit., p. 104.

36 Leçon du 6 juin 1874, ibid., p. 131.

37 Ferdinand Brunetière, Manuel d’Histoire de la Littérature française, Paris, Delagrave, 1898, p. iii-iv.

38 Lanson, « L’histoire littéraire et la sociologie » [1904], in Essais de méthode, de critique et d’histoire littéraire, éd. Henri Peyre, Paris, Hachette, 1965, p. 73-74.

39 Lanson, « La méthode de l’histoire littéraire » [1910], in Essais de méthode..., op. cit., p. 46.

40 Judith Schlanger, Le Neuf, le différent et le déjà-là. Une exploration de l’influence, Paris Hermann, 2014, p. 48.

41 Albert Thibaudet, « La querelle des sources » [1er novembre 1923], in Réflexions sur la littérature, Paris, Gallimard, coll. « Quarto », 2007, p. 838.

42 Lanson écrit que l’étude des influences revient à une « étude de sources renversée » (Lanson, « La méthode de l’histoire littéraire », op. cit., p. 45).

43 Antoine Compagnon, La Troisième République des lettres. De Flaubert à Proust, Paris, Seuil, coll. « Art et Littérature », 1983.

44 Bonald, « Réflexions sur les questions... », op. cit., p. 90.

45 Franz-Anton Mesmer, « Mémoire de F.-A. Mesmer, docteur en médecine, sur ses découvertes », in Le Magnétisme animal (recueil de textes de Mesmer, dirigé par Robert Amadou), p. 305. (Cité par Agnès Spiquel, « Mesmer et l’influence », in Romantisme, nº 98 « Influences », 1997, p. 35.)

46 Mesmer, « Précis historique des faits relatifs au magnétisme animal jusqu’en avril 1781 », in Le Magnétisme animal, op. cit., p. 102-103. (Cité par Agnès Spiquel, op. cit., p. 36.)

47 Il est remarquable que Sainte-Beuve ou Taine, précis dans leur lexique, l’utilisent peu, et dans des contextes qui permettent rarement de lui donner une valeur théorique.

48 De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations, publié en 1796.

49 Mme de Staël, De la littérature, op. cit., p. 278.

50 Le TLFi attribue d’ailleurs à Mme de Staël la première attestation de cette acception, dans une lettre de 1793.

51 Voir par exemple : « Sous la tyrannie des empereurs, il n’était permis ni possible de remuer le peuple par l’éloquence ; les ouvrages philosophiques et littéraires n’avaient point d’influence sur les événements publics » (ibid., p. 157).

52 Ibid., p. 282.

53 Ampère, op. cit., p. 14.

54 Chasles, Études sur l’Antiquité, op. cit., p. 9-10.

55 Diaz, op. cit., p. 13.

56 Voir la préface à la seconde édition de L’Angoisse de l’influence [The Anxiety of Influence, 1973], trad. Souad Degachi, Maxime Shelledy et Aurélie Thira-Meulemans, Paris, Aux forges du Vulcain, coll. « Sciences », 2013.

57 Désiré Nisard, Histoire de la littérature française, t. 1, Paris, Firmin Didot, 1854 [2e édition], p. 13.

58 Ibid., p. 13-14.

59 Lanson, « Méthode de l’histoire littéraire », op. cit., p. 35-36.

60 Thibaudet, op. cit., p. 843.

61 Iouri Tynianov, « De l’évolution littéraire » [1927], traduit et recueilli par Tzvetan Todorov, in Théorie de la littérature. Textes des formalistes russes [1965], Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 2001, p. 137-138.

62 Voir Hans Robert Jauss, « L’histoire de la littérature : un défi à la théorie littéraire » [1974], in Pour une esthétique de la réception, traduit par Claude Maillard, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1978, p. 40-43 (section iv). Il est à noter que Jauss s’attaque aussi « au développement excessif de l’étude des sources », qui a transformé « l’œuvre littéraire en un faisceau d’ “influences” que l’on pouvait multiplier à volonté » (p. 29). Mais écrire cela en 1974, c’est comme critiquer Ambroise Paré aujourd’hui : c’est à la portée du premier lecteur venu.

63 Lucien Febvre, « Littérature et vie sociale : un renoncement ? », Annales d’histoire sociale, 3ème année, nº 3-4, 1941, p. 113-114.

64 Roland Barthes, « Histoire et littérature : à propos de Racine », in Annales. Économies, Sociétés, Civilisations, 15ème année, nº 3, 1960, p. 527.

65 Ibid., p. 531.

66 En 1969 dans Sèméiôtikè, mais l’histoire veut qu’elle l’ait introduit avant dans le séminaire de Barthes.

67 Laurent Jenny, par exemple, qui écrit que « « l’intertextualité prise au sens strict n’est pas sans rapport avec la critique “des sources” : l’intertextualité désigne non pas une addition confuse et mystérieuse d’influences, mais le travail de transformation et d’assimilation de plusieurs textes opéré par un texte centreur qui garde le leadership du sens » (« La stratégie de la forme », in Poétique, nº 27, 1976, p. 262). Devant cette confusion possible, Kristeva, on le sait, avait suggéré de changer de terme (voir Julia Kristeva, La Révolution du langage poétique, Paris, Seuil, coll. « Tel Quel », 1974, p. 60).

68 Gérard Genette, Palimpsestes. La littérature au second degré [1982], Paris, Seuil, coll. « Points Essais », 1992, p. 19.

69 Ibid., p. 9.

70 Je songe aux travaux de Georg Lukács ou de Lucien Goldmann ; voire à la « sociocritique » de Claude Duchet.

71 Genette déclarait ainsi, en 1969, que « le retard de l’histoire [des formes] reflète ici le retard de la théorie, car dans une large mesure, et contrairement un préjugé constant, dans ce domaine au moins la théorie doit précéder l’histoire, puisque c’est elle qui dégage ses objets ». (Gérard Genette, « Littérature et histoire » [1969], in L’Enseignement de la littérature, dir. Serge Doubrowsky et Tzvetan Todorov, Hermann Éditeurs, Cerisy / Archives, 2012, p. 249.) On mettra en parallèle cette déclaration avec celle d’Ampère en 1830, adepte de la critique d’influence : « Ici, comme ailleurs, la théorie doit naître de la connaissance approfondie des faits. C’est de l’histoire comparative des arts et de la littérature chez tous les peuples que doit sortir la philosophie de la littérature et des arts ; c’est donc de cette histoire qu’il faut s’occuper d’abord » (Ampère, op. cit., p. 8).

72 Michael Baxandall, Formes de l’intention. Sur l’explication historique des tableaux [Patterns of Intention, 1985], traduit par Catherine Fraixe, Paris, Jacqueline Chambon, coll. « Rayon art », 1991, p. 106.

73 Ibid., p. 106.

74 Ibid., p. 107.

75 Il écrit exactement que Picasso trouve en Cézanne « des solutions empiriques qui lui fournissent des moyens adaptés à des fins et à des outils susceptibles de l’aider à résoudre certains problèmes » (ibid., p. 110).

76 Philippe, French style, op. cit., p. 20.

77 Il est intéressant de remarquer que Philippe Van Thiegem, qui n’est pas, pourtant, un parangon de modernité, suggère, à la fin de son livre sur les influences étrangères, que l’internationalisation de la littérature après 1880 rend moins pertinente la question de l’influence. Car alors les mouvements internes de chaque littérature deviennent simultanés, et pour ainsi dire, de même nature. (Les Influences étrangères sur la littérature française, Paris, Presses Universitaires de France, 1961, p. 247).

78 Philippe, Sujet, verbe, complément. Le moment grammatical de la littérature française, 1890-1940, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Idées », 2002.

79 Philippe, French style, op. cit., p. 244.



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- Auteur : Jérémy Naïm
- Titre : Grandeur et décadence de l’influence en histoire littéraire
- Date de publication : 07-02-2019
- Publication : Revue Silène. Centre de recherches en littérature et poétique comparées de Paris Ouest-Nanterre-La Défense
- Adresse originale (URL) : http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=comm&comm_id=210
- ISSN 2105-2816