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Séminaire « Des dispositifs désirants »
Accatone va bien. Un personnage rythmique
« Pasolini, penseur de la résistance contemporaine »,séminaire du 17 février 2006

Université de Lille III


Extrait du livre à paraître de René Schérer et Giorgio Passerone, Passages pasoliniens, Presses du Septentrion, Lille, 2006.
Il se balade en compagnie de Balilla et de Cartagine (« ah beato er giorno che son nato ! » - « bienheureux le jour où je suis né ! »); ils dérivent tous les trois ensemble, aux aguets de leur vol de crève-la-faim, sous le soleil d'un été romain rendu désert par l"oxydation d’une lumière sale (les effets granuleux de la pellicule dure Ferrania) et par deux thèmes de Bach. Le premier est l’Andante du deuxième Concerto brandebourgeois, le contrepoint du violon, du hautbois et de la flûte qui soutenait déjà la rencontre entre Stella et Accattone, la naissance innocente de leur amour (« Eh Stella Stella ! Indicheme er camino ! … Insegna a st’ Accattone qual è la strada giusta… pe’ arriva a un piatto de pasta e facioli… » – « Stella … montre-moi le chemin, enseigne à ce mendigot la voie pour arriver à un plat de soupe… »). À présent, l’Andante épouse l’errance somnambule des trois borgatari jusqu’à ce que, écrasés par la chaleur, n’en pouvant plus de tirer leur charrette pleine de fleurs, ils s’écroulent sur un trottoir de Testaccio. L’élégie mélique de Bach ne sert plus simplement d’encadrement à la frontalité picturale des visages et des corps, visages et corps dont les objectifs (le 50 et le 75) alourdissent ici la matière et exaltent le relief, le clair-obscur, conférant à leur pauvre obsession l’aspect rugueux du bois, de la pierre. L’Andante fait trembler la fixation mythique de ces statues sous-prolétaires, dégage la capricieuse mobilité de leurs postures qu’il enchaîne à sa manière, par ellipse de l’action – des accolades, un fou rire, et puis juste l’image sonore de leurs jambes pliées d’où fuse l’invention et la tendresse de ces voix-corps, avec leurs boutades et leurs réparties en dialecte. Balilla :  « A Cinerentola, quando s’è persa la scarpa, je l’ha riportata er principe… se la perdi te te la riportano i pompieri ! »… Accattone : « Ciai 'na fortuna, nei piedi te ! Perché nola sfruttà… Er DDT ammazza le mosche, ma che je fà !…Te co’ la puzza tua ammazzi pure i cavalli ! » ( Balilla : « Un prince a ramassé le soulier de Cendrillon, pour le tien il faudra les pompiers… » Accattone :  « Tu te rends compte, t’as une fortune dans les pieds et tu ne l’exploites pas… Le DDT tue les mouches, toi tu tues même les chevaux ! »). Mais les trois complices sont déjà debout en train de dévaliser le camion (« c’est le ciel qui l’envoie ») et de reprendre leur marche épuisée, en poussant la charrette chargée de mortadelle, tandis qu’Accattone sourit (« Ehi chi cià fede nella Providenza nun se morirà mai de fame ! Cià ragione Stella pora Stella mia … » – « Qui a foi dans la Providence crève pas de faim… Stella a raison, ma pauvre petite Stella »). Il sourit au rythme de l’Andante. Son thème le plus figuratif (Pasolini l’appelait « naturaliste ») – le thème de l’amour – est devenu le paysage mélodique d'une tendresse-camaraderie, d'un vol, d'une balade urbaine sans but. Et c’est la grâce violente de cette vie borgatara qui hante la profondeur de champ englobant la masse sale, pelée, du mont Testaccio, lorsque le trio est stoppé par la voiture de police. Alors, brusquement, le deuxième leitmotiv, le Chœur 78 de la Passion selon saint Mathieu réapparaît, avec son caractère épique qui replonge dans les visions choc qu’il avait auparavant fait surgir – le corps à corps d’Accattone et de son beau-frère, la cruelle lueur provenant de leur étreinte acharnée, et déjà des postures de leurs jambes enlacées et, plus tard, la bagarre générale au café, avec la bande des amis qui se moquent de son rachat en le voyant revenir du travail. Sans doute ce Chœur qui avait amorcé les travellings spectraux, vides de tout son, d’Accattone rêvant son enterrement, propage le thème de la mort sur toute la narration de la dernière séquence – le plan d’Accattone qui enfourche la mobylette et s’enfuit, le champ-contrechamp de la rue, les cadres serrés sur les deux complices qui se font menotter, la double reprise du court travelling de leur course vers le pont parmi la foule, puis le nouveau champ-contrechamp qui raccorde le regard de Cartagine en pleurs (« A Accatto’ a Accatto’ che ciai… » – « … qu’est-ce qui t’arrive? ») à celui d’Accattone gisant sur l’asphalte et enfin le plan rapproché de Balilla, brisé, digne et imperturbable, faisant son signe de croix renversé. Pourtant, l’expressivité des valeurs rythmiques du Chœur, qui se superpose au caractère appliqué du montage, comprime les images, les détend, les précipite, les désenchaîne – et quand elle investit, en particulier, le trébuchant double travelling à peine esquissé de Balilla et de Cartagine qui s’élancent menottés le long du Tibre, on se croirait dans le lyrisme hallucinatoire des longs plans séquences cauchemardesques de la Rome néoréaliste du Voleur de bicyclette – les murs, les rues et la foule où s’engloutit l’errance de l’ouvrier et de l’enfant…

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- Auteur : Giorgio Passerone
- Titre : Accatone va bien. Un personnage rythmique
- Date de publication : 30-08-2006
- Publication : Revue Silène. Centre de recherches en littérature et poétique comparées de Paris Ouest-Nanterre-La Défense
- Adresse originale (URL) : http://www.revue-silene.comf/index.php?sp=liv&livre_id=41
- ISSN 2105-2816